top of page

1740, le meurtre de Pierre Legros, une peine capitale prononcée, mais jamais exécutée !

Dernière mise à jour : 22 mars

Les registres paroissiaux de Lalobbe ne contiennent pas que des actes de baptême, mariage ou inhumation, on y trouve parfois quelques écrits inédits. C’est donc au détour d’une page que j’ai découvert le procès verbal d’un meurtre qui eut lieu en 1740.

En voici la teneur (avec l'orthographe de l'époque !) :

 

L'an mil sept cent quarante le premier jour du moy d'Aoust pardevant nous Robert Rondeau nottaire Royal, bailly juge civil et criminel en la justice de La Lobbe assisté de Jacques Antoine, greffier commis pour l'absence de lordininair, duquel Antoine avons pris et reçu le serment au cas requis.

 

Est comparu en notre hosteil chez le nommé Pierre Meunier marchand, par nous choisy, Mr Nicolas Fourdreux procureur fiscal en la justice dudt LaLobbe, lequel nous a requis de nous transporter sur la Grande Rüe dudt La Lobbe qui conduit au bourg de Wasigny pour recevoir la plainte et de ce que le nommé Pierre Legros garçon majeur agée denviron trente ans fils de Gobert Legros fendeur de bois demt audt La Lobbe a esté tué et assassiné ; le guet a pands par les nommés Jacques Philippe Canelle dit chevaillier Jean Baptiste et Joseph Canelle ses freres, fils du sieur Henry Canelle et de Jeanne Garrée ses pere et mere le jour dhier trente un et dernier jour du mois de juillet sur les huit heures du soir, à coup de fusils.

 

Faisant lesquel requisitoire, nous sommes transporté sur ladt Grande Rüe de la Lobbe et qui conduit audt Wasigny accompagé de notre dit greffier commis; où étant avons trouvé le corps dudt Pierre Legros gissant à terre à travers dudt chemin, les bras et les jambes etandües la face vers le ciel,  la têtte et les espaules pleines de sang et remarqué que sa mort proceddait d'un coup de fusil chargé à balle qui l'avoit frapé à la tête au coté gauche et sortie vers le coté droit. [...]

 


Ce fait, avons oter les habits et chapeau du cadavre dudt Pierre Legros etant dans la Grande Rüe de la Lobbe au dessous du Chateau(*) dudit lieu et qui conduit audt Wasigny à travers ladicte rüe, la face vers le ciel, les bras jambes estandues. Dans les quels habits et chapeaux, il a trouvé ledt chapeau percé au dessous du boutton, une grande ouverture de la largeur d'une pièce du moins dargent de vingt quatre sols, ledt cadavre ayant aussy une pareille ouverture à la tete au temple[tempe] dudit cotte gauche et qui luy sortoit au derriere de la tete vers le coté droit dou[d’où] il paroit que tout le sang qui s'en repandû tant sur le corps que sur les habits en est sortie.

 (*) Il s'agit de l'actuelle mairie


Et avons apposé le sceau des armes de la Seigneurye sur un morceau de cire appliquée au front dudt cadavre. De quoy ledt procureur fiscal requis acte et persiste en sa plainte. Sur quoy nous avons donné acte audt procureur fiscal de sa plainte et ordonné que le present proces verbal luy sera communiqué pour par luy requiert[requérir] ce qu'il appartiendra par raison et cependant ordonnons que ledt corps mort dudt Pierre Legros sera porté et inhumé dans le cimetiere de l'Eglise St Lambert de la Lobbe et le chapeau où est le trou de balle deposé en notre greffe pour servir au procès ainsy qu'il appartiendra.[...]

 


 

J’ai donc cherché à en savoir plus sur les circonstances et motivations de ce meurtre.

 

Hélas, mis à part un résumé(*) très succinct du procès qui eut lieu par la suite, impossible de trouver quoi que ce soit dans le dépôt des Archives des Ardennes, les minutes du procès ayant été détruites comme toute la série judiciaire lors des bombardements de 1940.

(*) Inventaire très détaillé du contenu des fonds des archives, rédigé au début du siècle, et préservé des flammes


Extrait inventaire des AD08 antérieures à 1790
Extrait inventaire des AD08 antérieures à 1790

Les noms de famille ont été cachés, mais il s'agit bien des mêmes personnages. Les trois frères Canelle ont été poursuivis en justice, jugés par contumace pour deux d’entre eux, Jean Baptiste et Joseph et sont condamnés à avoir la tête tranchée.

 

Cependant, la sentence ne fut pas exécutée, puisque nous retrouvons, Jean-Baptiste et Jacques Philippe Canelle cités dans des actes notariés en 1753.

 

J’ai donc poursuivi mes recherches et ai découvert, un peu par hasard mais le hasard et Internet font parfois bien les choses, un document relatant en détail cette affaire.


Dans son ouvrage, la Grâce du Roi, Reynald Abad publie une étude de la justice monarchique sous les règnes de Louis XV et Louis XVI et plus particulièrement sur l'exercice du droit de grâce en se fondant sur les papiers de travail du procureur général du parlement de Paris (conservés à la BNF).


Pour illustrer ses propos, il fait le récit d'affaires criminelles dont celle survenue à Lalobbe en 1740 qu'il intitule "L’affaire des trois frères et du fusil "(pages 249 à 254), dont voici quelques extraits :

Un jour de juillet 1740, dans le village ardennais de Lalobbe, Joseph, Jean Baptiste et Jacques Philippe Canelle, tous trois âgés d’une vingtaine d’années, se présentèrent chez un manouvrier nommé Gobert Legros pour confisquer son fusil. Les trois frères, qui étaient fils d’Henri Canelle, seigneur de Lalobbe, entendaient se saisir de cette arme pour mettre un terme au braconnage continuel du fils Legros, un bûcheron d’environ trente ans nommé Pierre. Les trois frères s’emparèrent donc du fusil, et ce avec d’autant moins de difficulté, que la maison des Legros se trouvait quasi déserte à l’heure de leur passage. Quelques jours plus tard, le 31 juillet, vers cinq ou six heures du soir, quatre membres de la famille Legros – le père, Gobert ; le fils, Pierre ; la fille, Anne ; le mari de celle-ci, Pierre Terneau se présentèrent au manoir des Canelle et exigèrent la restitution du fusil. Les fils Canelle refusèrent de le leur rendre et leur ordonnèrent de partir. Les Legros ayant réitéré leur demande, le ton monta, les trois frères rentrèrent dans le manoir et, d’une fenêtre située en hauteur, jetèrent des pierres et des ardoises sur les visiteurs. L’un des frères finit par mettre en joue Pierre Legros et le menaça de faire feu s’il ne partait pas. Les Legros ne purent que se résoudre à quitter les lieux. Les filles du seigneur de Lalobbe leur recommandèrent alors de s’en retourner par un autre chemin, afin d’éviter un malheur. Aussitôt après leur départ, les trois frères sortirent du manoir avec des armes – trois fusils et un pistolet – en disant tout haut que les Legros leur demanderaient pardon ou qu’ils auraient la cervelle brûlée. En apprenant ce discours, leur père envoya prévenir Gobert Legros de se tenir sur ses gardes. Pendant ce temps, les trois frères coupèrent à travers champs pour parvenir au plus vite chez les Legros, où ils arrivèrent en effet les premiers. Ils décidèrent donc de marcher à leur rencontre, mais tombèrent d’abord sur la femme venue alerter Gobert Legros de l’imminence du danger. Elle les supplia d’être cléments, mais elle s’entendit répondre que les prières étaient inutiles et que leurs armes étaient prêtes. Au demeurant, dès que les Legros furent en vue des Canelle, celui des frères qui n’avait pas encore chargé son fusil y introduisit une balle. Lorsque les deux groupes furent suffisamment proches pour se parler, Jacques Philippe Canelle, sous la menace de son arme, exigea de Pierre Legros qu’il demandât pardon. Ce dernier refusa, en déclarant qu’il n’avait rien à se reprocher. Après avoir renouvelé son exigence en vain, Jacques Philippe Canelle fit feu sur son interlocuteur, mais la charge brûla mal, et la balle, faiblement propulsée, finit entre les jambes de Pierre Legros. Celui-ci se jeta alors sur le fusil de son adversaire, qui s’écria A moi, Jean Baptiste ! ne le manque pas ! Jean Baptiste Canelle épaula et tira à bout portant sur Pierre Legros, qui fut atteint d’une balle en pleine tête et mourut sur le coup. Se tournant vers son frère, Jacques Philippe Canelle s’exclama en substance On ne t’avait pas commandé de le tuer ! si j’avais voulu le tuer, tu n’y serais pas arrivé à temps ! Sur cette parole, les frères Canelle s’enfuirent. Pierre Terneau s’étant lancé à leur poursuite, Joseph Canelle se retourna et tira sur lui. Le coup fit long feu, mais suffit à dissuader le poursuivant d’aller plus loin.
 
Dès l’ouverture de l’information par la justice seigneuriale de Lalobbe, Joseph et Jean Baptiste prirent la fuite. Seul l’aîné, Jacques Philippe, fut arrêté, soit qu’il n’eût pas réussi à s’échapper, soit qu’il eût choisi d’affronter la justice, en comptant sur le fait qu’il n’était pas l’auteur du coup de feu mortel. Mais, traduit devant le bailliage de Sainte-Menehould, il fut poursuivi pour assassinat. Il est vrai que, dès le procès-verbal dressé sur les lieux du meurtre par le juge seigneurial, l’homicide avait été qualifié de guet-apens. Devant ses juges, Jacques Philippe Canelle s’enferma dans un système de défense inopérant : - d’abord, il n’avait pas été présent lors de la visite des Legros au manoir et, par voie de conséquence, il n’avait pu se promettre de leur brûler la cervelle ; - ensuite, sur le chemin, il avait vu Pierre Legros se précipiter vers lui sans raison apparente, tout en criant Retirez-vous ! passez votre chemin !, ce qui l’avait obligé à reculer précipitamment et avait provoqué la mise à feu intempestive de son fusil, qui n’était chargé que de dragées pour tirer les moineaux ; - enfin, sur le point d’être maltraité par Pierre Legros, il avait appelé son frère à la rescousse, mais en criant seulement Donne-lui une bourrade, ce qui expliquait pourquoi, après le coup de feu mortel, il s’était immédiatement écrié On ne t’avait pas commandé de le tuer ! En bonne logique, le bailliage n’accorda aucun crédit à ce récit dans lequel l’accusé rejetait toute la responsabilité sur le défunt lui-même : le verdict, prononcé le 1 er septembre 1741, fut la mort par décapitation.

Tout en interjetant appel de la sentence au Parlement, Jacques Philippe Canelle sollicita des lettres de rémission(*) auprès du chancelier d’Aguesseau. À sa demande était jointes de très humbles remontrances(*), qui se voulaient un récit véritable des événements survenus à Lalobbe dans les derniers jours de juillet 1740.
Exemple de lettre de rémission que ne put obtenir Jacques Philippe de Canelle
Exemple de lettre de rémission que ne put obtenir Jacques Philippe de Canelle

(*) La lettre de rémission est un acte de la Chancellerie par lequel le roi octroie son pardon, sa grâce ou son indulgence, à la suite d’un crime ou d’un délit.. Toutefois, si la procédure de rémission exonère le justiciable de sa condamnation, elle n’en n’est pas pour autant une amnistie. Le crime ou délit n’est pas effacé, même s’il est désormais défendu d'y faire allusion et d’en exiger réparation. (*) Remontrances : Humble supplication faite au Roy pour le prier de faire réflexion sur les inconvénients ou les conséquences d'un de ses édits ou de ses ordres.


[...] Au terme de sa démonstration, le rédacteur du mémoire pouvait conclure en bonne logique : « cette action malheureuse n’a rien du guet-apens et du cas prémédité qui sont exclus des grâces ; c’est un malheur arrivé dans une rixe ». [...] Pourtant, ce mémoire ne fit pas l’effet escompté sur Joly de Fleury I(*), qui, en janvier 1742, rendit un avis négatif au bas d’une consultation inhabituellement longue. Aux yeux du procureur général, la confiscation du fusil était illégale, la préméditation du meurtre certaine, la volonté de tuer avérée. En définitive, « on (avait) bien de la peine à croire que ce fait fut rémissible ». (*) Procureur général Le chancelier d’Aguesseau s’étant rangé à son avis, Jacques Philippe Canelle fut renvoyé devant les juges du Parlement, qui, le 23 juillet 1742, confirmèrent la décapitation prononcée en première instance. Les soutiens du condamné redoublèrent alors d’efforts pour obtenir des lettres de commutation de peine, que d’Aguesseau leur accorda. [...] la peine de substitution était extrêmement légère : si le bannissement à perpétuité supposait en principe la sortie définitive du royaume, il n’était pas d’aussi grave conséquence pour un noble dont le foyer familial était situé à quelques lieues à peine de la frontière.


Et c'est ainsi, que Jacques Philippe de Canelle ne connut jamais la hache du bourreau. Ses deux frères également impliqués dans le meurtre de Jean Legros ne furent apparemment jamais inquiétés


Tous les trois firent carrière dans l'armée et furent des soldats au service du Roi, tout comme Jean François et Christophe, deux frères plus jeunes ainsi que trois demi-frères plus âgés.





Jacques Philippe vécut jusqu'à l'âge de 48 ans.


En 1753, il était lieutenant dans le régiment de la Beauce ; puis à sa mort à Lalobbe le 26 août 1764, il est cité comme lieutenant d'infanterie du bataillon de la milice de Mazarin.







Jean Baptiste fut d'abord lieutenant dans le régiment de Piémont, puis capitaine dans le régiment de Rethel en 1753. Lors de son mariage à Mézières en 1781, à l'âge de 63 ans, (et non à 50 ans comme précisé dans l'acte), il est capitaine au régiment provincial d'artillerie de la Fère et chevalier de l'ordre militaire de Saint Louis. Encore en vie le 3 mai 1788, il est cité comme témoin dans l'acte de décès de sa mère.






Quant à Joseph né en 1721, il était seulement cadet dans le régiment de Piémont, lorsqu'il périt loin de son Lalobbe natal, en Bohême, durant la guerre de succession d'Autriche probablement vers 1742.









 

NB Lettres de rémission extraites de Punir ou pardonner, Musée Criminocorpus

Les gravures sont extraites de l'ouvrage "Uniformes militaires, où se trouvent gravés en taille-douce les uniformes de la Maison du Roy, de tous les régiments de France, les drapeaux, étendards et guidons, avec la datte de leur création et les différentes figures de l'exercice, tant de la cavalerie que de l'infanterie" (Claude-Antoine Littret Dessiné et gravé par le sieur de Montigny) En ligne sur Gallica Bnf


コメント


LALOBBE (2)_edited.jpg

D'autres publications pourraient vous intéresser

Click sur un des boutons ci-dessous et click sur la publication choisie

bottom of page