top of page

Le blé et la farine, sources de conflits

Dernière mise à jour : 23 janv.



Au début de l’été 1525, un important différend oppose l’abbaye de Signy aux seigneurs de La Lobbe. Pour éviter que le litige ne dégénère en un procès long et coûteux, les deux parties acceptent de se présenter devant les officiers du roi afin de rechercher un accord.


Tout a commencé lorsque le sergent des seigneurs de La Lobbe arrêta Raulin le Roy, fermier d’une cense appelée Saint-Nicolas et dépendant de l’abbaye de Signy. Il s’empara de son cheval et de deux quarterons de farine qu’il rapportait du moulin de Signy.


Paysan à cheval, dessin à la plume et aquarelle, Musée de Poitiers
Paysan à cheval, dessin à la plume et aquarelle, Musée de Poitiers

Les seigneurs de La Lobbe affirmaient que le fermier était obligé de moudre son grain à leur propre moulin et qu’en y contrevenant, il s’était rendu coupable d’infraction. L’abbaye, au contraire, soutenait que Raulin le Roy n’était en rien soumis aux seigneurs de La Lobbe : la cense Saint-Nicolas, ses terres et ses dépendances relevaient depuis toujours de leurs propres droits, et leurs religieux y exerçaient toute justice.


Ce premier incident s’ajoutait à de vieilles contestations. Les deux parties se chamaillaient depuis longtemps au sujet des limites, des droits féodaux, de l’usage des terres, des dîmes, des rentes, des bois et même de la propriété de certaines parcelles, dont un lieu nommé le Champel. Ces tensions rendaient la vie quotidienne difficile pour les hommes et les fermiers des deux seigneuries. Conscientes qu’un procès les engagerait dans une suite interminable de démarches, les parties préfèrent sceller un accord.


Devant les officiers, l’abbé de Signy et son procureur, ainsi que les deux seigneurs de La Lobbe, exposent leurs positions. Puis, après avoir longuement discuté, ils conviennent d’un compromis détaillé.


D’abord, la cense Saint-Nicolas, sa maison, son enclos et l’ensemble de son pourpris(*) sont reconnus comme relevant entièrement de l’abbaye de Signy. Les seigneurs de La Lobbe renoncent à toute juridiction dans cet espace et leurs officiers n’y pourront plus pratiquer ni arrestations, ni saisies, ni aucun acte de justice. Les religieux, leurs fermiers et leurs gens auront pleine liberté d’y vivre, d’y commercer et d’y transporter leurs biens sans payer aucune taxe ni subir aucune contrainte. Ils pourront également profiter des pâturages, des bois et des pêcheries de La Lobbe comme de simples habitants, et pourront même prélever du bois pour réparer leurs bâtiments, à condition de ne pas toucher aux bois francs(*).


(*) Pourpris : Enceinte, domaine clos autour de la maison incluant les bâtiments, cours, jardins et parfois des terres cultivées ou des pâturages.

(*) Bois francs : forêts ou bois réservés à l'usage exclusif du seigneur (ou parfois d'une institution comme une abbaye)


En dehors de la cense, entre les bornes convenues et les fossés de la forêt de Signy, les droits sont répartis autrement. La haute, moyenne et basse justice reviendra aux seigneurs de La Lobbe. Mais l’abbaye conservera toutes les dîmes – grosses et menues – ainsi que les cens, les rentes en poules, en deniers, et toutes les redevances que les habitants doivent sur leurs maisons, terres, prés et jardins. Seule exception : l’argent des rentes en poules restera aux seigneurs de La Lobbe, comme c’était l’usage (trois deniers à Noël et trois à la Saint-Jean).

Fossés délimitant les territoires de Signy l'Abbaye et de Lalobbe (photo de C. Capitaine)
Fossés délimitant les territoires de Signy l'Abbaye et de Lalobbe (photo de C. Capitaine)

Le cas des terres vagantes – ces parcelles en friche ou isolées, entre les bornes et la forêt – donnait aussi matière à querelle. Elles appartiennent normalement à l’abbaye. Toutefois, de façon tout à fait exceptionnelle, les religieux autorisent les seigneurs de La Lobbe à les attribuer à qui ils voudront, mais seulement cette fois, et à condition que les nouveaux détenteurs paient un terrage annuel de douze deniers parisis à Signy.


L’accord règle aussi le sort du Champel, une terre ancienne dont chacun revendiquait la possession. Il est reconnu que le Champel appartient en propriété à l’abbaye de Signy, mais que la justice qui y sera exercée – haute, moyenne et basse – demeurera aux seigneurs de La Lobbe.


Terre du Champel aujourd'hui Champiaux, lieu-dit du Faurigault
Terre du Champel aujourd'hui Champiaux, lieu-dit du Faurigault

Enfin, un autre problème subsistait : depuis longtemps, les seigneurs de La Lobbe devaient livrer à l’abbaye de grosses quantités de froment et de seigle. Au vu de la situation ancienne et complexe, l’abbaye accepte de les libérer de cette charge. En échange, les seigneurs s’engagent à verser chaque année un simple septier de froment à la Saint-Martin d’hiver.

[...] Et pour ce que lesdis Seigneurs de la Lobbe estoient tenus en grande quantité de grains tant en froument que en concial vers l'Eglise dudit Signy, & au regard de la longue possession desdis Seigneurs de la Lobbe, en ce cas lesdis de Signy ont quitté & remis , quittent & remettent par ces presentes en paiant seulement un septier froument sur leur maison de ladite la Lobbe audit jour de Saint Martin d'iver (hiver) par chascun an ausdis de Signy.[...]

Lorsque tout est fixé, chacun des représentants jure de respecter l’accord : les religieux selon leur vœu monastique, les seigneurs en engageant leur corps, leurs biens et ceux de leurs héritiers. Les deux versions de l’acte sont scellées, chacune gardée par une partie, afin qu’il ne reste aucun doute sur les droits et obligations désormais établis.


En ligne sur le site de l'Arca



Extrait de "Le meunier" Musée Carnavalet, Paris
Extrait de "Le meunier" Musée Carnavalet, Paris

En 1543, une vieille querelle arrive enfin devant les juges du Palais, à Paris. D’un côté se tiennent l’abbé et les moines de Signy, sûrs de leur droit ; de l’autre, Geoffroi le Fèvre, meunier du moulin de Lalobbe, un homme simple qui espère encore échapper à de vieilles obligations.


Depuis six ans, expliquent les religieux, Geoffroi n’a pas versé la redevance annuelle que le moulin doit pourtant à l’abbaye : un septier de blé froment, dû à chaque Saint-Martin d’hiver. Une dette modeste, mais sacrée, attachée au moulin depuis des temps anciens. Geoffroi, lui, n’a rien de solide pour se défendre : ni preuve, ni argument capable d’émouvoir les juges.

(*) septier ou setier : ancienne unité de mesure


Le verdict tombe alors : le meunier devra payer les six années d’arrérages(*), soit six septiers de blé, et continuer à rendre chaque année ce que le moulin doit aux moines tant qu’il en restera le maître.

(*) Arrérage : Montant échu d'un revenu, d'une rente, d'une redevance et qui reste dû (synonyme d'intérêt)


Comme si cela ne suffisait pas, Geoffroi est encore condamné à payer les frais du procès, sauf s’il peut montrer qu’il a déjà réglé une partie de sa dette.


En ligne sur le site de l'Arca



En 1762, c'est Antoine Cambray, voiturier(*) de Lalobbe qui se fait surprendre avec un sac de farine qu’il ramenait chez lui. Le garde Letellier lui dressa un procès verbal, Antoine avait fait moudre son grain ailleurs qu'au moulin banal de Lalobbe.

 (*) voiturier : transporteur de marchandises


Nous n'en saurons pas plus, les archives relatives à ce procès verbal ont disparu dans les bombardements de mai 1940, seul l'inventaire des archives départementales en conserve la trace.


 
 
bottom of page