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L’Eau, le Moulin et la Loi : Une Histoire de quelques centimètres

Sur les bords de la rivière de Vaux, le moulin des sieurs et dames Des Lyons, héritiers d’une longue tradition meunière, suscite une demande officielle : obtenir un règlement d’eau. Le 30 mai, leur pétition est déposée auprès des services des Ponts et Chaussées.


L’enjeu ? Fixer les règles de gestion des eaux pour leur moulin, situé entre la forge du Hurtault et la filature Tranchart.


Le 30 mai 1853, ils adressent une pétition à l’administration afin d’obtenir un règlement officiel conforme aux prescriptions en vigueur pour les cours d’eau non navigables ni flottables.


Conformément aux usages administratifs, une enquête publique est ouverte durant une vingtaine de jours dans la commune concernée, Lalobbe, et dans celles riveraines se trouvant en aval du moulin (La Neuville-les-Wasigny, Wasigny, Justine, Hauteville et Ecly). Cette enquête ne suscite aucune opposition de la part des habitants ou des communes voisines. Seul le maire de Lalobbe formule une observation, demandant que la rampe d’accès à la passerelle du moulin conserve une pente douce, équivalente à celle existante, afin de ne pas gêner la circulation.


Le 20 octobre 1853, un ingénieur des Ponts et Chaussées se rend sur place pour procéder à la visite des lieux. Il constate la configuration du moulin, l’absence d’envasement notable de la rivière et l’existence de quatre vannes de décharge associées aux vannes motrices.

Les représentants des propriétaires confirment leur projet : maintenir le niveau habituel de la retenue, supprimer l’une des vannes de décharge et la remplacer par un déversoir maçonné de neuf mètres, tout en prolongeant la passerelle existante. Les observations du maire sont prises en compte.


Dans son rapport de 1854, l’ingénieur valide le projet : les ouvrages projetés (trois vannes conservées et un déversoir) offrent des capacités de décharge suffisantes, comparables, voire supérieures, à celles des usines situées en aval sur la même rivière. Il estime que la retenue demandée ne menace ni les riverains ni la salubrité publique. Une seule condition : la passerelle doit être prolongée, avec une rampe d’accès aussi douce que l’existante. Le 13 mai 1854, son rapport conclut à la recevabilité du projet.


De très beaux plans en couleur ont été dressés et joints au dossier.


Extrait des plans (AD08 cote 7S1 140)
Extrait des plans (AD08 cote 7S1 140)

Un projet de règlement d’eau est alors rédigé. Il fixe avec précision le niveau légal de la retenue à 0,47 mètre sous un repère provisoire pris sur le bâtiment du moulin, — l’appui de la fenêtre de la cuisine du meunier — autorise la construction du déversoir et le maintien de trois vannes de décharge, réglemente l’entretien du bief, la manœuvre des vannes en période de crue, l’installation d’un repère définitif et rappelle la responsabilité des propriétaires en cas de non-respect des prescriptions.


Le 31 juillet 1854, le préfet des Ardennes signe l’arrêté. Les Des Lyons obtiennent le droit de maintenir leur moulin en activité, sous conditions strictes :

  • Niveau légal : 47 cm sous le repère provisoire.

  • Déversoir : 9 mètres de long, crête alignée sur le niveau de retenue.

  • Vannes : trois conservées, manoeuvrables et surélevables en cas de crue.

  • Passerelle : prolongée, sécurisée, avec une rampe d’accès identique à l’ancienne.

  • Repère définitif : une borne en pierre, accessible à tous, matérialisera le niveau légal.

  • Obligations : curage régulier du bief, levée des vannes en cas de dépassement du niveau légal, sous peine de sanctions.


Un délai d’un an est accordé pour les travaux, sous surveillance des ingénieurs


La construction du déversoir sera terminé en août 1854 comme le relate un curé de Lalobbe dans les registres paroissiaux :

 En 1854, dans le mois de mai on a commencé la fondation du déversoir du moulin de Lalobbe, ils ont été envahi par les grandes eaux par trois fois et il ont été terminé au mois d’aoust même année. Les travaux ont été conduits par Mr Railliet-Suan Me charpentier demeurant à la Neuville les Wasigny et entrepreneur du dit déversoir. 
Le moulin vers 1920, la roue a disparu  mais les installations extérieures restent identiques à celles du 19ème
Le moulin vers 1920, la roue a disparu mais les installations extérieures restent identiques à celles du 19ème

Deux ans plus tard, le 30 octobre 1856, l’ingénieur revient pour vérifier l’exécution des travaux. Les écarts sont minimes mais notables.

  • Le déversoir est trop bas de 7,5 cm et légèrement plus long (9,05 m).

  • Les vannes, au nombre de quatre (la quatrième n’a pas été supprimée), offrent une ouverture totale de 4,90 m au lieu de 3,67 m, leur seuil légèrement surélevé.

  • La passerelle est un peu plus basse que la cote réglementaire — ses longerons sont trop proches du niveau de retenue (23 cm au lieu de 35 cm) — .


Pourtant, l’ingénieur tolère ces écarts : l’ouverture supplémentaire des vannes compense le déversoir trop bas, et la différence de hauteur des longerons est jugée négligeable. Ces différences augmentent globalement les capacités d’écoulement et ne présentent aucun risque pour les propriétés riveraines.


Le repère définitif de hauteur maximale des eaux est installé :

Sur la gauche du canal d'amenée(*), un peu en amont du déversoir, il a été placé une borne en pierre de taille destinée à tenir le repère définitif

(*) passage par lequel l’eau est conduite depuis la rivière jusqu’au moulin


Les travaux sont déclarés globalement conformes et le moulin de Lalobbe est définitivement réceptionné.


Ce règlement d’eau illustre la tension entre l’intérêt privé (les Des Lyons, propriétaires) et l’intérêt public (sécurité, accès, droits des riverains). La police des eaux au XIXᵉ siècle, pragmatique, accepte des ajustements tant que l’équilibre global est préservé. Le moulin peut fonctionner, la rivière couler, et les riverains circuler — sous le regard vigilant des ingénieurs et du maire.

Une histoire d’eau, de pierre et de compromis, où chaque centimètre compte, et où l’autorité publique veille à ce que le progrès technique ne se fasse pas au détriment du bien commun.



 
 
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