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Lalobbe en vitrine : l’histoire d’une épicerie du XIXᵉ siècle

Au 19ème siècle, les épiceries et merceries, souvent réunie sous un même toit, occupaient une place essentielle dans la vie quotidienne des Français, en particulier dans les villages et petites villes. Ces boutiques de proximité participaient ainsi à l’autonomie des habitants, bien avant l’essor des supermarchés et des ventes par correspondance qui allaient, peu à peu, précipiter leur déclin.


Un commerce au début du siècle (il ne s'agit pas de l'épicerie de Lalobbe)
Un commerce au début du siècle (il ne s'agit pas de l'épicerie de Lalobbe)

Arrêtons nous sur Jean-Baptiste Marlot et son épouse Adelaide Doyen, (une de mes très lointaines tantes). En 1838, Jean-Baptiste achète une petite maison avec jardin, dépendances et fournil pour 1200 francs (" deux petits espaces de bâtiments construits en bois, couverts en ardoises avec 95 centiares de jardin derrière"). Dans le recensement de 1841, Jean Baptiste est buraliste, puis, au fil des années, marchand épicier. Le couple vit dans une maison où l’habitation et le commerce sont étroitement liés.


Jean-Baptiste Marlot exploitera l'établissement jusqu’en 1877. Veuf d’Adélaïde depuis 1861 — année où un inventaire est dressé — il épousera en 1863 Eugénie Halbardier et poursuivra l’activité avec elle.


À travers cet inventaire, c’est toute une époque qui revient à la vie : celle des petits commerces de village, où l’on trouvait de tout, où le client était roi, et où l’épicier était un personnage central.



🏪 Une épicerie, mais pas seulement…


Dès qu’on pousse la porte de leur boutique, on est frappé par la diversité des produits alignés sur les étagères ou suspendus au plafond. 100 kg de sel, 15 kg de sucre, 10 kg de café, 5 kg de poivre, 3 kg de sucre candi


Les denrées alimentaires de base côtoient des produits plus rares, comme la mélasse ou l’amidon, qui trahissent des approvisionnements auprès de grossistes lointains, peut-être à Reims ou Charleville.


La mélasse est un sirop épais et foncé, sous-produit de la fabrication du sucre (à partir de canne à sucre ou de betterave sucrière). Elle était très utilisée pour nourrir les animaux (surtout en hiver, quand l’herbe manquait) et pour sucrer les aliments (le sucre était un luxe pour beaucoup de paysans).

L'amidon était un produit extrêmement polyvalent au XIXe siècle, utilisé dans de nombreux domaines : alimentation (épaissir les crèmes, les sauces, enrober les fruits secs...), textile (empeser le linge pour raidir les cols, chemises...), ménage (détachant naturel), cosmétique (poudre pour le visage, bains de pied, shampoing sec), médical (poudre cicatrisante, cataplasme pour petites brûlures).


On y vend aussi de l'huile à brûler (35 litres) et l'huile blanche (5 kgs soit environ 5 à 6 litres) qui permettaient aux clients d’éclairer leurs foyers ou de cuisiner. L’huile est vendue au détail à l'aide de bidons en étain (9 brocs à huile mentionnés dans l’inventaire).


L'huile blanche était une huile végétale raffinée. Elle pouvait servir pour la cuisson (friture légère (beignets, pommes de terre), assaisonnement (salades, légumes), pour la conservation des aliments (on recouvrait des légumes ou des fromages afin de les protéger de l’air, une technique courante avant l’ère de la réfrigération). Mais dans les foyers ruraux, elle servait principalement de combustible pour lampes à huile plus adaptée que l'huile à brûler (moins onéreuse) car elle ne dégageait pas de fumée, ne sentait pas mauvais et donnait une flamme claire et stable.


Les balances sont les outils indispensables de ce commerce : une balance bascule de 10 kg pour peser les sacs de farine ou de pommes de terre, une petite balance pour les épices ou le café et une balance à fléau pour les produits encore plus légers, comme l'amidon, le poivre.



Deux boîtes en cuivre à poivre et à café permettent de conserver ces produits précieux à l’abri de l’humidité, tandis que les 9 brocs à huile servent à vendre ce liquide en petites quantités


Mais ce qui surprend le plus, c’est la richesse des rayons non alimentaires. Ici, on trouve de tout : des allumettes chimiques (à 3 ou 6,75 francs les 100) et leur boite en cuivre, 50 balais, 8 kilos de chandelles, du bleu ( produit chimique ajouté lors du lavage pour rendre le linge plus blanc), des ressorts à crinoline ( utilisé dans la confection des jupons et des crinolines, des sous-vêtements rigides qui donnait du volume aux jupes), et même des lignes à pêcher, des plombs de chasse et du soufre à canon.


L’épicerie est aussi une mercerie : 110 douzaines de fil, des boutons, de la ganse de coton, des cordons et ces mystérieuses "Pointes de Paris" – en réalité 90 kg d’aiguilles à coudre ou à tricoter, vendues en vrac à 36 centimes le kilo, un prix bien inférieur à celui des modèles parisiens de luxe, mais adapté à la clientèle rurale. Les trois douzaines de Robérut (des rubans de soie ou de coton) attirent l’œil des femmes du village, qui les utilisent pour orner leurs coiffures ou leurs vêtements, suivant les modes de la capitale.


Et puis, il y a ces objets du quotidien qui font de l’épicerie un lieu incontournable : des brosses, des bretelles, des gants, des boucles de pantalon, des chaussons (42 paires).


🍷 Un commerce de boissons


JB Marlot ne se contente pas de vendre des produits secs. Son épicerie est aussi un lieu de sociabilité, où l’on vient boire un verre ou acheter des boissons pour la maison, comme en témoignent les 5 hectolitres de cidre (soit 500 litres !),  les 30 litres d’eau-de-vie, les 15 litres de liqueurs et les 30 bouteilles de vin accompagnées du "ver à boire"


"Le ver à boire", ou cuillère à vin, est une tige de métal recourbée en forme de cuillère à une extrémité, servant à puiser le vin dans les bouteilles sans les pencher. Cf le Dictionnaire du Commerce (1850) - Le "ver à boire" était utilisé pour servir les clients qui achetaient du vin à consommer sur place (pratique courante dans les débits de boissons), mais pouvait aussi être vendu avec les bouteilles (comme accessoire) -


(Photo de Roger Viollet Collection/Getty Images)
(Photo de Roger Viollet Collection/Getty Images)

📜 Une papeterie et bureau de tabac


Dans un coin de l’épicerie, on trouve aussi tout ce qu’il faut pour écrire et communiquer :

4 rames de papier, 140 cahiers réglés à 0,075 francs et 150 cahiers à 0,095 francs, plumes métalliques, porte-plumes, des pains à cacheter  (petites pastilles de cire pour sceller les lettres). À une époque où la poste se développait et où l’alphabétisation progressait, ces articles étaient indispensables.


L'inventaire mentionne des "articles de librairie" pour 40 francs. Les épiciers-buralistes comme JB Marlot agissaient souvent comme dépôts de presse. Ils recevaient des paquets de journaux ou de revues d’un grossiste en papeterie (basé à Charleville, Reims ou Sedan) et les vendaient au numéro à leur clientèle des journaux tels le Courrier des Ardennes, le Petit Journal, des revues ou des almanachs....


La présence de 25 blagues à tabac, 12 tabatières en buis, 24 couvercles à pipe, 10 grosses pipes en terre, une douzaine de pipes de bruyère, 10 kg de papier d’emballage et 30 jeux de cartes confirme l’aspect “buraliste” (vente de tabac et accessoires), mais le stock de tabac n'apparaît pas dans l'inventaire (oubli ou stock épuisé ???).


🛏️ Une maison bien équipée


La maison des Marlot est meublée avec soin :


Le mobilier : 2 buffets, 1 table ronde en chêne et une en bois blanc 10 chaises, une table de nuit, 2 couchettes, 2 paillasses (pour soutenir le matelas),1 matelas, 1 lit de plume, 2 traversins, 4 oreillers, 1 couverture de laine, 1 couverture piquée en ouate, 1 édredon, 1 garniture de lit, une bassinoire (pour chauffer le lit).


La chambre était-elle séparée de la cuisine ou était-ce simplement une alcôve dans la cuisine, dispositif courant dans les maisons à cette époque ?


Les 2 glaces (miroirs) et les 3 chandeliers apportent une touche de confort, tandis que le poêle à bois chauffe la pièce.


La cuisine est équipée d'un lavier en fer (évier) et d'un âtre attesté par la présence d'une paire de chenets et d'une crémaillère. Les ustensiles de cuisson sont en nombre : Une batterie de cuisine, 6 poêles à frire, 2 marmites, 2 chaudrons, 2 casseroles en fer.


La vaisselle ne manque pas : six couteaux, une douzaine de couverts en étain, un huiler (petit récipient en verre, étain ou céramique, utilisé pour conserver et verser l’huile) quatre douzaines d’assiettes, six soupières variées, six tasses et une douzaine de tasses à café avec leurs cuillères. S’y ajoutent six plats, deux douzaines de verres de différents types, deux salières en verre, une cafetière en faïence et une minute (La minute servait à réchauffer ou compléter le café fraîchement filtré, permettant de verser juste ce qu’il fallait dans les tasses) , ainsi qu’un sucrier.


Un couvercle à four, un fergon (fourgon :spatule en bois utilisée pour manipuler le pain dans le four) et une pelle en bois témoignent de la présence d'un fournil où on cuit le pain pétri dans la maie qui se trouve dans la cuisine.


Pour l’entretien du linge, on trouve aussi un cuvier (sert au trempage du linge), deux tinettes (sert au transport de l'eau) et deux fers à repasser.


Le linge de maison est conséquent : 12 tabliers de cuisine, 12 essuie-mains, 12 torchons, 6 paires de draps de chanvre, 6 paires d draps d’étoupe 12 paires de taies d’oreiller, 4 nappes et 12 serviettes.


En tant que commerçants aisés, Jean Baptiste Marlot et Adélaïde Doyen peuvent se permettre d’avoir du linge en quantité et de qualité. Le chanvre et l’étoupe étaient des matériaux durables, mais le fait d’en avoir autant montre un niveau de vie confortable.


Au XIXe siècle, le linge était lavé moins souvent qu’aujourd’hui. Il fallait donc plusieurs jeux pour avoir toujours du linge propre sous la main. Les tissus mettaient du temps à sécher (surtout en hiver), d’où la nécessité d’avoir des stocks importants.


🥔 Des produits de base


8 hectolitres de pommes de terre, 5 litres de haricots, 2 jambons, 10 kg de lard indiquent une autonomie alimentaire partielle et une capacité à stocker des denrées pour l’hiver, les 6 poules et le coq dans la cour complètent cette image d’un foyer autosuffisant et bien organisé. Les 60 kg de farine et la maie confirment que le couple fabrique son propre pain, comme bien des villageois.


👗 Une garde-robe soignée


Adélaïde Doyen possédait une garde-robe variée et soignée, reflétant son statut de commerçante aisée : 3 robes en laine, 4 robes en indienne (un tissu coton imprimé, très à la mode), un châle tapis, deux en laine, une pelisse, un pardessus, des camisoles, des jupons, des bonnets, des serre-tête, des bas de laine et de coton, des chaussettes, des mouchoirs, des corsets, des foulards, des gants, et même une bague et des boucles d’oreilles.



💰 Une situation financière saine et bien gérée


 Leur patrimoine - stock épicerie, mercerie, créances à recouvrir auprès des clients et prise d'hypothèques pour 600 francs, somme qu'ils avaient prêtée à un couple de Lalobbe, argent en liquide, valeur du mobilier, linges de maison et vêtements de la défunte - s’éleve à un peu plus de 3500 francs, et ce sans compter la valeur de leurs biens immobiliers (maison, jardin et verger), une somme très confortable pour une épicerie-buraliste de village en 1861. Leur situation financière est solide, avec des liquidités disponibles (160 francs) et des créances qui témoignent d’une clientèle fidèle, même si certains payaient avec retard. Une preuve supplémentaire que leur épicerie est bien implantée et prospère dans le village de Lalobbe.


🌍 Un commerce au cœur de la vie du village


Leur inventaire révèle une époque où les commerces ruraux devaient tout proposer, de la mélasse aux aiguilles, en passant par l'huile à brûler et les rubans. C’était une économie de la débrouille et de la polyvalence, où chaque objet avait sa place et son utilité.


L’épicerie-buraliste de JB Marlot et Adélaïde Doyen était bien plus qu’un simple magasin : c’était un lieu de vie, où les habitants de Lalobbe venaient faire leurs courses, boire un verre, discuter, ou acheter des produits pour leurs besoins quotidiens.



Mais, vous vous demandez peut-être où était situé ce commerce ? Et bien, au milieu de la Grand Rue à gauche en descendant.


Après le décès de Jean-Baptiste Marlot, le local reste apparemment vacant puis le recensement mentionne, en 1906, Sébastien Mangenot, receveur buraliste avec son épouse et leur fille Louise, et en 1911, Marie Jallet, veuve Mangenot, cabaretière, avec sa fille..


1907 - A gauche, une partie de la devanture de l'épicerie.
1907 - A gauche, une partie de la devanture de l'épicerie.

Après la première guerre mondiale, en 1919, Louise Mangenot achète le local, les deux bâtiments attenant et un terrain de 6 ares pour 3 000 francs, somme incluant les droits aux indemnités pour dommages de guerre qu’avait subis l’immeuble.


Ces biens appartenaient à la famille Danton-Germain et provenaient à la fois d’une donation faite à Me Germain par les héritiers de Jean-Baptiste Marlot et d'acquisitions réalisées par le couple.


1921 - A gauche, le local est bien visible, deux jeunes femmes devant, peut-être Louise est l'une d'elle ?
1921 - A gauche, le local est bien visible, deux jeunes femmes devant, peut-être Louise est l'une d'elle ?

Quelques propos rapportés par ma grand-mère :


Louise était appréciée de la population, lorsque les charretiers revenaient des champs, parfois passablement éméchés, ils s'arrêtaient chez Louise :


-"Louise donne nous des sorets et du pain"

-"Je n'ai plus de pain"

-"ça ne fait rien, donne nous des Nonettes"


L'histoire ne dit pas si le soret et la nonette firent bon ménage. Le soret est un hareng salé et fumé, la nonnette un petit gâteau à base de pain d'épices, fourré de marmelade d'orange et légèrement nappé de miel.


Petite anecdote personnelle :


Louise Mangenot et ma grand mère Germaine Courtois étaient amies. Durant la seconde guerre mondiale, Germaine, son mari et ma mère Pâquerette prirent comme beaucoup d'Ardennais les routes de l'exode avec pour projet de rejoindre Louise Mangenot qui résidait à Bagnerre de Luchon (Haute-Garonne) depuis qu'elle avait quitté Lalobbe, mais la petite famille rattrapée par l'avancée allemande aux alentours de Dijon, dut faire demi tour et rentra à Lalobbe.


Louise Mangenot poursuit l’activité jusqu'en 1934, année où elle quitte Lalobbe et vend son épicerie-café à la famille Preux-Colas pour 15 000 francs.


Description des bâtiments tels qu’ils étaient en 1934 :

  • Bâtiment principal : Au rez de chaussée, 4 pièces : magasin épicerie, salle de café, cuisine et arrière boutique - 1er étage : trois chambres - Grenier et cave

  • Bâtiment de droite : buanderie et débarras au rez de chaussée, deux pièces à l’étage, grenier au-dessus.

  • Bâtiment de gauche : deux pièces à usage de bûcher au rez de chaussée, deux pièces à l’étage, grenier au-dessus.

  • Jardin et cour derrière les bâtiments


En 1936, le recensement indique Roger Preux, (le fils des époux Preux-Colas), commerçant, son épouse Andrée Henrotin et leur fils Renaud.


En 1952, Roger décède à l'âge de 48 ans, son épouse continue l’exploitation jusqu’à son remariage en 1960.


L'Ardennais du1er sept 1954 et du 5/11/1955
L'Ardennais du1er sept 1954 et du 5/11/1955

En 1960, l'établissement est revendu, Bernard et Christiane Linsart s'y installent et continueront l'activité durant 37 ans.



L'Auberge de la Vaux ferme définitivement lorsque Christiane prend sa retraite en 1995.


L'Ardennais 3 octobre 1995
L'Ardennais 3 octobre 1995

C'est, aujourd'hui, une maison d'habitation.

Pour ceux que les inventaires passionnent, à lire celui de 1877 réalisé après le décès de Jean Baptiste Marlot qui dresse un état complet du contenu de la maison et des marchandises du magasin.


 
 

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