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Le moulin et ses "coquins" phosphatés

Au tournant du XXᵉ siècle, le moulin de Lalobbe traverse une période de profondes transformations. Après avoir moulu le grain puis fabriqué des couleurs, le site semble avoir connu une activité aujourd’hui oubliée, avant sa reconversion en usine électrique. À partir d’indices dispersés dans les archives et les équipements du moulin, cette page propose de revenir sur un épisode méconnu de son histoire.


À la fin du XIXᵉ siècle, les phosphates connaissent un fort développement en France. Utilisés principalement comme amendements agricoles, ils sont extraits sous forme de nodules (appelés "coquins" ou "crottes du diable" ou "rognons"), puis concassés ou broyés avant d’être commercialisés.


Des propriétaires, des notables ruraux et entrepreneurs se lancent alors dans l'aventure ; les exploitations sont souvent modestes, rurales et hydrauliques.


Annonces d'offre d'emploi ou de vente de moulin à phosphates parues dans la presse locale (1883-1903)
Annonces d'offre d'emploi ou de vente de moulin à phosphates parues dans la presse locale (1883-1903)

Parallèlement, des compagnies par actions furent formées localement pour  l'exploitation et la transformation industrielles des nodules phosphatés.


Extrait de  " La ruée vers les phosphates du dix-neuvième siècle"  Buffetaut, Eric
Extrait de " La ruée vers les phosphates du dix-neuvième siècle" Buffetaut, Eric

Et à Lalobbe ? Hypothèse d’une activité de broyage de phosphates au début du XXᵉ siècle


À la fin du XIXᵉ siècle, le moulin de Lalobbe entre dans une période de transition qui intrigue encore aujourd’hui. Après avoir été tour à tour moulin à farine puis moulin à couleurs, activité attestée jusqu’en 1897, le site ne connaît pas immédiatement sa reconversion en usine électrique, effective seulement vers 1905-1906. Que s’est-il passé durant ces années intermédiaires ?


Les archives livrent peu de réponses directes, mais elles laissent entrevoir une piste intéressante. En 1900, le propriétaire du moulin, le baron Césaire Deslyons, signe deux baux lui accordant, pour une durée de cinq ans, le droit d’extraire des nodules de phosphate sur des parcelles entre Landa et Draize (90 ares au total).


Extrait de  " La ruée vers les phosphates du dix-neuvième siècle"  Buffetaut, Eric
Extrait de " La ruée vers les phosphates du dix-neuvième siècle" Buffetaut, Eric

À la même époque, il contracte d’importants emprunts sous forme d’obligations, pour un montant total de près de 30 000 francs, laissant supposer des investissements importants.



Certains éléments matériels renforcent cette hypothèse. Lorsqu’il met le moulin en vente en 1903, Mr Deslyons précise qu’il conserve une « chaîne à godets(*) ». La présence de cet équipement destiné à l’élévation et à la manutention de matériaux lourds en vrac, est peu compatible avec un usage meunier traditionnel, mais correspond davantage aux besoins du traitement de substances minérales telles que les nodules phosphatés.


(*) La chaîne à godets est un dispositif mécanique servant à élever des matériaux en vrac, comme des pierres, du sable ou des minerais. Constituée de petits récipients fixés sur une chaîne en mouvement, elle permet de transporter des charges lourdes d’un niveau à un autre.


Chaîne à godets
Chaîne à godets

Lors de la vente du moulin en 1905, le site est équipé d’une puissante turbine hydraulique de 42 chevaux, récemment installée, dont la capacité dépasse largement les besoins d’un moulin rural classique. L’installation de cette turbine hydraulique au début du XXᵉ siècle témoigne d’une volonté de modernisation importante. Une telle puissance suggère une activité nécessitant une force motrice élevée.


Dans le contexte de l’essor des phosphates au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, utilisés notamment comme amendements agricoles, il n’est donc pas impossible que le moulin de Lalobbe ait servi, au moins temporairement, au concassage ou au broyage de ces nodules extraits localement.


Faute de documents explicites, cette activité ne peut être affirmée avec certitude, mais la convergence des indices financiers et techniques invite à considérer cette hypothèse comme plausible.


Ainsi, avant de produire de l’électricité, le moulin de Lalobbe a donc peut-être connu une dernière mutation industrielle, discrète mais révélatrice des transformations économiques de son époque.

Pour en savoir plus sur l'exploitation des "coquins", à lire ci-dessous

Traitement des nodules phosphatés (cf Le Centre d'Etudes Argonnais n°42)


Nodule provenant des gisements de phosphates du Quercy
Nodule provenant des gisements de phosphates du Quercy

Ce sont des nodules riches en phosphate de chaux, de la grosseur d’une noisette à celle d’une pomme. Gris, verts ou bleus, arrondis ou mamelonnées, ils forment le plus souvent des bancs généralement de faible épaisseur de 5 à 25cm.


Après leur extraction, les coquins étalés sur le sol sont « fanés » c’est à dire séchés à l’air au soleil puis piétinés par les mineurs et remués au croc. Ces opérations détachent une bonne partie de la gangue argileuse collée aux coquins. Ensuite pour améliorer le nettoyage, il est procédé au criblage : le mineur jette les pelletées de nodules sur une claie ou sur un billard (maillage à petites mailles). Enfin la gangue restante sera éliminée par le lavage. C’est alors que les nombreux ruisseaux et rivière de l’Argonne vont apporter leur contribution à l’industrie phosphatières dans les lavoirs ou les moulins à coquins.


Description du lavoir  de l’entreprise Desailly et du moulin à coquin de Senuc :

Sur une dérivation de la rivière, le lavoir est en fait un caisson incliné dans lequel les ouvriers remuent les coquins avec un croc sous un courant d’eau réglé par la vanne qui ferme le bief supérieur de la dérivation, à l’entrée du lavoir. A l’extrémité inférieure du caisson, des grilles retiennent les coquins lavés et laissent passer l’eau boueuse qui va déposer terre et sable qu’elle porte dans des bassin de décantation avant de retourner à la rivière.

Les coquins lavés et séchés sont transportés au moulin, en tombereaux par des cultivateurs le plus souvent. Au rez de chaussée , les coquins sont alors  broyés par un concasseur à deux cylindres qui les brisent en morceaux de la taille d’une noisette. Une chaîne à godets élève au troisième niveau les morceaux et les déverse dans une grande caisse ou trémie. De là, il descendent par des conduits aux meules installées au deuxième niveau. Les nodules sont alors réduits en une farine très fines. Les meules s’usent très vite et doivent être rhabillées très souvent. La farine de phosphate tombe au premier niveau dans une caisse munie à sa base de deux ensachoirs. Tout cet ensemble, concasseur, chaîne élévatrice, trémie, meules, conduits, caisse à farine est enfermé dans des gaines et enveloppes de bois avec ici et là de petits volets à glissières pour la surveillance et les interventions manuelles.


Article complet en ligne sur Internet

Et si les moulins vous passionnent, voir le site de la Fédération des Moulins de France


 
 
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