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Quand le moulin devint usine électrique

Dernière mise à jour : 7 févr.

Les débuts de l’électricité dans les Ardennes 


À la fin du XIXe siècle, l’électricité éclaire timidement les villes des Ardennes (Charleville, Mézières, Sedan…), mais les campagnes restent plongées dans l’obscurité. Seules quelques initiatives privées, comme des moulins équipés de génératrices, apportent un éclairage local et artisanal. Ces centrales hydrauliques, souvent modestes, alimentent un village ou une usine, mais leur production reste fragile, dépendante des caprices de la nature.


L’arrivée des pionniers : Hardy-Lebègue et l’électrification de Lalobbe, Wasigny et La Neuville 


L'Usine 05/10/1905
L'Usine 05/10/1905

En 1905, la société Hardy-Lebègue acquiert pour 21 200 francs le domaine de Lalobbe (Château et dépendances) et son moulin ainsi que celui de Wasigny (9000 frs) , qu’elle transforme en usines électriques ; celle de Lalobbe est en outre équipée d’une machine à vapeur de secours, destinée à compenser les variations imprévisibles du débit de la Vaux.




Usine électrique de Lalobbe
Usine électrique de Lalobbe

Sur cette ancienne carte postale, au premier plan de gauche à droite :

  • l'usine électrique,

  • les vannes et le déversoir surmontés de la passerelle en bois,

  • un grand bâtiment qui abritait la scierie mécanique et l'atelier de menuiserie, ainsi que probablement la machine à vapeur de secours dont on voit la grande cheminée s'élever au dessus du toit.


En agrandissant l'image, on distingue sur le pignon et la façade arrière de ce grand bâtiment des équipements électriques (fils et isolateurs en porcelaine).



Dès l’automne 1905, les projets d’électrification se concrétisent : les rues de Wasigny s’illuminent, Lalobbe installe un éclairage public (comptes administratifs de la mairie en 1909).


Extrait de "Moulins des Ardennes par monts et par vaux" Editions Terres Ardennaises
Extrait de "Moulins des Ardennes par monts et par vaux" Editions Terres Ardennaises

Pourtant, l’accès reste limité : seuls quelques privilégiés en profitent, et les intempéries (comme l’inondation de 1910) rappellent la vulnérabilité de ces installations.


L'Indépendant Rémois 02/08/1910
L'Indépendant Rémois 02/08/1910

En 1913, la société Philippeet Gilliard reprend les installations pour 24 000 frs et se distingue par des initiatives symboliques, notamment l’équipement gratuit des écoles en éclairage électrique.


Un luxe exceptionnel pour ces petits villages à une époque où, même dans les grandes villes, les sociétés distributrices n’installaient souvent qu’une seule lampe par logement, éclairant uniquement la pièce principale. Le compteur n’existait pas encore, et l’usage de la lumière était strictement réglementé, limité aux premières heures du matin et aux soirées jusqu’à 23 heures.



Le Petit ardennais 30/10/1913
Le Petit ardennais 30/10/1913


Journal l'Espoir de Rethel 29/11/1913
Journal l'Espoir de Rethel 29/11/1913

Guerre et reconstruction : entre sabotage et renaissance 

La Première Guerre mondiale marque un coup d’arrêt. Les réseaux sont sabotés, les villages replongent dans l’obscurité. Après 1918, la reconstruction est lente : en 1920, les communes de Lalobbe, Wasigny et La Neuville attendent encore le retour de la lumière. Le Petit Ardennais dans son édition du 3 juin 1920 précise qu'une ligne de 35 000 volts entre Lalobbe et La Neuville est en cours de réinstallation. (cf L'Eclaireur de l'Est : Organe de la Reconstitution du Nord-Est 25/05/1920). Les installations, réhabilitées tant bien que mal, peinent à répondre aux besoins.


L'Eclaireur de l'Est : Organe de la Reconstitution du Nord-Est 25/05/1920
L'Eclaireur de l'Est : Organe de la Reconstitution du Nord-Est 25/05/1920

Petite anecdote :

Germaine Lemoine, ma grand-mère, aimait raconter qu’au sortir de la Grande Guerre, l’électricité était si rare qu’on ne pouvait allumer deux lampes à la fois dans une même maison. Lorsque sa cousine passait chercher du lait, son mari lançait en souriant : « Garde l’électricité pour la cuisine, nous, on s’éclairera à la bougie. »


Une petite scène du quotidien qui en dit long sur la fragilité et la préciosité de la lumière à cette époque.



En 1929, le maire de Lalobbe dénonce les coupures fréquentes et les inégalités d’accès(*), tandis que la société Philippe & Gilliard, héritière des installations Hardy-Lebègue, cède le réseau à la puissante Société Est-Electrique .

(*) Article en ligne sur le site des AD08

Détail de la vente du 31 janvier 1929 (plans et descriptions)

Extrait de l'acte de vente :

Ancien moulin de Lalobbe & dépendances

Cette propriété comprend :

1° un bâtiment situé à Lalobbe sur la rivière La Vaux consistant en : cuisine, deux petites pièces ensuite, chambres hautes et grenier

2° l'Usine électrique avec tous ses accessoires, comprenant notamment une turbine de la force de vingt cinq chevaux, les vannes et tous les objets immeubles par destination, ensemble tout le matériel immeuble par destination se trouvant dans les bâtiments, présentement vendus sans exception ni réserve.

3° Cour au levant (à l'est) & emplacement des bâtiments

4° Quatre espaces de bâtiments, nature de grange avec petite cour

5° Partie du lit de la rivière & de la fosse, pont devant les vannes

6° De l'autre côté de la rue, fournil & remise, cellier y attenant, grenier, jardin au derrière du fournil




Synthèse de l'acte de vente


Sont vendus :

  • L’ancien moulin de Lalobbe, transformé en usine électrique équipée d'une turbine de 25 chevaux, avec ses bâtiments, dépendances et ouvrages hydrauliques ;

  • Le fonds de commerce de distribution électrique :

    • Une ligne de transfert haute tension (6 km) et des réseaux basse tension desservant Wasigny, La Neuville-lès-Wasigny et Lalobbe.

    • Les autorisations administratives et conventions avec les abonnés (fonds de commerce).

    • Le matériel (alternateur de 40 kVA, transformateurs, compteurs, etc.).


L’entrée en jouissance est fixée au 1er novembre 1929, date jusqu’à laquelle les vendeurs continuent l’exploitation. Les vendeurs s’engagent à une clause de non-concurrence de vingt ans dans un rayon de cinquante kilomètres et accordent à l’Est Électrique un droit de priorité en cas de cession d’une chute d’eau de Wasigny appartenant à M. Philippe.


L'Est-Electrique s’engage à moderniser les infrastructures avant le 1er novembre 1929 et à reprendre les obligations envers les riverains.


Le prix total est fixé à 100 000 francs, répartis comme suit :

  • 15 000 francs pour les immeubles.

  • 85 000 francs pour l’entreprise électrique (dont 20 000 frs pour la ligne, 35 000 frs pour les autorisations, 30 000 frs pour le matériel), 20 000 francs payés comptant à la signature et 80 000 francs exigibles au 1er novembre 1929.


Quelques mots sur l'Est-Electrique

La cession entre les deux sociétés (Phillippe&Gilliard et Est-Electrique) s’inscrit dans une période de concentration des acteurs de l’électrification rurale, où des sociétés plus importantes rachètent des installations locales pour rationaliser la production et la distribution.


Après la première guerre mondiale, la distribution de l'énergie s'effectue dans les Ardennes au travers de deux principales sociétés, la Société des Ardennes électriques et la Société de l'Est électrique.


Cette dernière possédait la plus importante centrale (thermique) du département à Mohon près du dépôt ferroviaire. Elle fut mise en service en 1908 et alimentait le tramway de la ville et les industries du secteur. En 1908, la Société Est Electrique installe deux turboalternateurs de 1500 CV près de la gare de Mohon, au Clos-Aubry, afin de fournir du courant aux gares de Charleville, Mohon, au Dépôt ainsi qu'aux Ateliers et à la gare du triage de Lumes.


L’ère de la rationalisation et la nationalisation 

La Société Est-Electrique modernise les infrastructures, mais la Seconde Guerre mondiale et les besoins croissants de la France poussent l’État à nationaliser la production et la distribution d’électricité ; seul l’État dispose des capacités d’investissement nécessaires pour reconstruire et moderniser un réseau électrique morcelé et obsolète. La loi du 8 avril 1946 crée EDF et GDF, entraînant la nationalisation des entreprises électriques. L’Est-Électrique est transférée à EDF en 1947. Dans les Ardennes, le réseau est progressivement raccordé au réseau national. L’usine électrique de Lalobbe cesse probablement son activité vers 1950 ; elle est démolie en 1953 et le terrain est cédé à la commune en 1963 mettant fin à une aventure locale.


L’électrification des hameaux : une longue attente

Alors que le village de Lalobbe bénéficiait de l’électricité depuis les années 1905–1906, les hameaux et écarts (fermes isolées, lieux-dits) restèrent plongés dans l’obscurité pendant plus de quarante ans.


L’ardennais 14/04/1948
L’ardennais 14/04/1948

C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale, avec le plan Marshall et les subventions de l’État, que l’électrification des hameaux devint une réalité. En 1948, le conseil municipal de Lalobbe décida enfin d’agir pour électrifier les hameaux encore privés de courant. Les projets se concrétisèrent entre 1950 et 1953 :




  • 1949-1950 : La commune sollicita le Génie Rural(*) pour la pose de 3 km de lignes haute tension, 5 km de lignes basse tension, et la construction de 3 postes de transformation. Les devis s’élevaient à plusieurs millions de francs, financés par des emprunts auprès du Crédit Agricole et une subvention de l’État de 377 000 francs.


    (*) Génie rural : Créé par décrets en 1903 et 1918, Le génie rural a pour attributions la promotion et la coordination des études ainsi que la réalisation des travaux d'équipement rural entrepris par les collectivités publiques en matière d'électrification, d'alimentation en eau potable, de chemins ruraux, d'irrigation, drainage et assèchement des terres.


    1951 : Luxe suprême, une lampe (une seule !) est posée au chemin de Norguémont et à la remise des pompes à incendie. (Norguémont, hameau de Lalobbe proche de l'usine électrique bénéficiait déjà l'électricité depuis 1906 mais pas de l'éclairage publique).


  • 1952–1953 : Les hameaux de la Crotière, la Besace, Rogiville, la Sauge Aux Bois, Gauditout, Landat(?) et Le Bois des Anes(?) furent enfin raccordés au réseau électrique.



Petite anecdote de cette période où les hameaux vivaient sans électricité :

Ma grand-mère, qui travaillait comme couturière à domicile, se rendait souvent à Gauditout pour faire des travaux d’aiguille chez la famille Colas. Elle y allait accompagnée de ma mère, Pâquerette, et passait de longues heures à coudre à la lueur vacillante d’une bougie ou d’une lampe à pétrole. Ma mère se souvenait aussi de M. Jean Colas, qui possédait une sorte de batterie qui, quand elle acceptait de fonctionner, diffusait une lumière faible et capricieuse. On se demandait alors, non sans curiosité, où et comment il pouvait bien la recharger.


Épilogue : des hommes et des machines

Derrière ces turbines et ces fils électriques, il y eut des familles : Émile Chevalier au début du siècle, Charles Bompart en 1910, Edmond Lizot en 1926, Émile Lesieur dans les années 1930-1936 avec cinq de leur huit enfants (*) et les frères Germain, Maurice et Marius (*) Ces électriciens, surveillants ou manœuvres, ont vécu et travaillé au rythme des machines, dans des logements attitrés, témoins d’une époque où l’électricité était encore une conquête fragile et précieuse.


(*) Emile Lesieur : Le grand-père de Evelyne et Gérard Fortier -

(*) Maurice et Marius Germain : les oncles de Jany - Gilles - Chantal - Lydie Patrick et Eric Monnois







 
 
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