Dans les rouages du moulin
- catherinepaulus
- 8 janv.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 janv.
Avant chaque changement de meunier, le moulin faisait l’objet d’un état des lieux minutieux. Le notaire se rendait sur place, accompagné de deux experts, afin d’examiner l’ensemble des bâtiments, des machines et du logement du meunier. Cette visite se déroulait en présence du propriétaire, du meunier sortant et de son successeur.
Dans les archives du notaire de Wasigny, cinq de ces états des lieux ont été conservés, rédigés entre 1839 et 1884.
Ces documents offrent un récit exceptionnel de la vie du moulin de Lalobbe. Ils en décrivent l’évolution pièce par pièce, machine par machine, révélant à la fois un outil de production modernisé très tôt, dès les années 1840, et un ensemble soumis à l’usure du temps, régulièrement réparé, adapté, parfois bricolé, mais toujours tourné vers de nouvelles perspectives industrielles.
Découvrons le moulin tel qu'il était au 19ème siècle et suivons son évolution au fil des ans.

Le moulin était établi sur quatre niveaux

Grenier / Grenier suspendu : Stockage et alimentation des machines
Monte-sac avec poulies et courroies, coffres à blé, distribution vers le nettoyage
Deuxième étage : Nettoyage du grain
Tarare, crible cylindrique, ventilateur....
Premier étage : Salle des meules
Deux paires de meules, arbre vertical, pignons, poulies, bluteries à “froid” et à “gruau", potence de démontage des meules, chambre à farine (stockage temporaire)
Rez-de-chaussée : Salle des machines
Arbre moteur horizontal, roue d’angle, hérisson, beffroi (support des meules)
Sur le côté (donnant sur la rivière) : L’hydraulique (production d’énergie)
Roue à augets, Bac de la roue, Fosse, Vannes, coursier, Pont du moulin
Quelques éclaircissement sur des termes techniques
Grenier suspendu : Le grenier suspendu est un espace annexe, léger et fonctionnel, destiné à l’alimentation des machines. Situé au même niveau que le grenier principal ou légèrement décalé, Il est dit « suspendu » parce qu’il repose sur une charpente indépendante et n’est pas porté par des murs pleins jusqu’au sol.
Tarare ou Crible : Appareil servant à enlever les impuretés mélangées aux grains avant la mouture. Le tarare peut être mû à la main ou entraîné par le moulin
Bluterie (blutoir) : Le blutoir ou bluteau est un dispositif mécanique qui permet de séparer les diverses particules, selon leur grosseur. Il permet de séparer la farine des autres composants du grain (essentiellement le son) après qu’il ait été moulu et permet d’obtenir différents degrés de finesse.
Gruau : Partie granuleuse de l'amande du grain, obtenue par mouture et qui n'est ni la farine ni le son
Hérisson : Roue motrice verticale portant des chevilles disposés comme les piquants d'un hérisson.
Coursier : Canalisation associée tantôt à la roue du moulin, tantôt aux vannes
Auget : Petit bac
La partie habitation était constitué d'un cellier, d'une cuisine suivie d'une seconde pièce et au premier étage, deux autres pièces.
En 1839, le moulin est décrit comme solidement établi, avec des structures majoritairement en chêne, des mécanismes en bon état et une organisation encore très traditionnelle. Les deux roues, les meules, les engrenages fonctionnent correctement, Les propriétaires et les locataires se partagent les responsabilités : deux nouvelles bluteries seront établies,l’une par le propriétaire Deslyons et l’autre par le meunier Déligny " quant aux deux bluteries, Mr & Mde Deslyons en feront faire une à neuf dans les deux mois de ce jour & le S & Dme Deligny feront faire la seconde, laquelle d'après l'article quinze du bail précité, appartiendra à Mr &Mme Deslyons. »
Les espaces sont fonctionnels mais rustiques : planchers parfois mal joints, murs inégalement enduits, ouvertures simples, et un outillage encore largement en bois. Le logement attenant (cuisine, chambres, grenier) est sommaire mais adapté à la vie quotidienne du meunier.
À partir de 1849, une phase de modernisation nette se dessine. Une nouvelle roue hydraulique à augets en bois a été installée, les mécanismes se multiplient et se complexifient. La chaîne motrice est décrite avec précision : roue hydraulique neuve à augets en bois, arbre vertical en fonte, roue d’angle, hérisson, beffroi en fonte et pierre, bluterie à petits sacs, ventilateur, tarare, crible cylindrique, monte-sacs, etc...
Le beffroi peut supporter trois paires de meules », mais le moulin fonctionne avec deux paires seulement, très bien équipées (boitillons et bagues en bronze, sonnettes, archures, trémies, augets, etc..)

Le bâtiment lui‑même est rénové, les murs sont enduits à la chaux, les planchers refaits, de nombreux éléments de menuiserie changés (fenêtres, portes, et l’éclairage amélioré par davantage de fenêtres.
Le moulin devient plus productif, mieux organisé, et clairement orienté vers une exploitation plus intensive.

Toutefois, il reste un point sensible : le pont du moulin et les vannes
"Le pont du moulin en mauvais état est réparé en vieux bois Les vannes, poteaux & chapeaux de la ventillerie(*) sont en assez mauvais état ; les tirants des vannes seuls sont neufs Les culées du pont sont en mauvais état & ont été très légèrement réparées. Les bassinages(*) du coursier(*) de chute sont en bon état. Le mur de tampanne(*) est dans le meilleur état possible"
Quelques éclaircissement sur des termes techniques :
(*) Ventellerie ou ventillerie : Ensemble des vannes réglant le débit de l’eau
(*) Bassinage ou Bachinage ou Bachin : Cours d’eau servant au moulin, dont le fond et les parois sont aménagés en bois ou en pierre – ou Plus spécifiquement bassin, construction en forme de bac dans laquelle tourne la roue motrice « en dessous », c’est-à-dire la roue à aubes qui reçoit l’eau par en dessous)
(*) Coursier ou coursière : Canalisation associée tantôt à la roue du moulin, tantôt aux vannes
(*) Tampanne : mur de bordure de la roue hydraulique du moulin
1854 La Construction du déversoir
La circulaire ministérielle du 23 octobre 1851 a instauré plusieurs mesures clés pour encadrer le fonctionnement des moulins à eau en France.
La circulaire imposait, entre autre règle, la présence d’un déversoir pour éviter les débordements et garantir la sécurité des riverains. Dans le but de prévenir les risques d'inondation, le déversoir devait être dimensionné pour permettre l’évacuation des crues et maintenir le niveau d’eau dans les limites légales.
Cette construction en maçonnerie d’une hauteur réglementée permet au trop plein d’eau de s’échapper automatiquement sans l’ouverture des vannes de décharge, limitant ainsi la hauteur du niveau du bief.
Pour en savoir plus, à lire "L'eau, le Moulin et la Loi"

Des améliorations , mais le moulin vieillit (1860-1875)
Dans les années 1860, l’organisation interne se précise : séparation des espaces, apparition de bureaux, cloisonnements, amélioration du confort domestique (évier, pompe, alcôve, entrée du cellier dans la cuisine), en grande partie réalisée par un des fermiers, Hyppolite Capitaine qui réclame au propriétaire le remboursement des frais qu'il a engagés.
1866 extrait de l'état des lieux
Dans la cuisine
La porte d'entrée est réclamée par M. Capitaine, elle est neuve, vitrée de quatre carreaux, serrure & olive. Le pavé a été refait, plusieurs sont encore cassé, il est néanmoins en assez bon état. Près de la pompe, deux marches servent de pavé, la fenêtre est neuve à six carreaux, les murs blanchis. Une taque en fer servant d'âtre est cassée sur un angle, une autre taque à la cheminée de quatre vingt cinq centimètres de hauteur sur un mètre seize centimètres de largeur, cette taque est fendue par le milieu. Une corniche en chêne, six crochets après les poutres, plinthes au bas des murs & sur tout le tour. Un évier en fonte. M Capitaine a fait faire près de cet évier, un fourneau à deux foyers et il a fait poser au dessus deux planches en chêne et deux autres au dessus de la pompe de l'évier et du fourneau. Toutes ces choses réclamées par M Capitaine sont en bon état. M Capitaine a fait poser à ses frais une pompe en cuivre avec balancier en fer & ...................... Une devanture en chêne ciré en très bon état formant alcôve. Cabinet, armoire & porte d'escalier avec sept pentures en cuivre, serrure & clefs au cabinet & à la porte d'armoire & guichet à la porte de l'escalier. M Capitaine réclame deux pieds de couchettes qu'il a fait mettre à la devanture de l'alcôve pour former ainsi un renfoncement permettant de mettre une chaise de lit à la boiserie. L'entrée de la cave est maintenant dans la cuisine, la porte est neuve peinte en jaune, elle est à barre avec penture à gonds.
Dans la chambre suivant de la cuisine
Cette chambre forme maintenant deux places espacées par une cloison
Première place : Chambre
La porte d'entrée est neuve, peinte en jaune, quatre carreaux, olive en cuivre, trois pentures en fer, la fenêtre vient de la cuisine ......., quatre carreaux, mal joints, l'ouverture est neuve elle a été payé par M Capitaine. Les murs tapissés en bon état. Le pavé en terre briques est en bon état, une petite portion au levant en plancher en bois blanc, plinthes au bas des murs
Deuxième place : Cabinet Bureau
La porte est neuve, peinte en jaune, avec serrure, olive en cuivre, quatre carreaux. La fenêtre est mal jointe, deux vergettes, les murs blanchis, plinthes au bas. Bureau en bois blanc peint en gris avec trois serrures à pentures, réclamés par M Capitaine, le pavé en carreau briques est en bon état.
Dans la chambre au dessus de la cuisine
Vieux plancher en chêne en assez bon état. Fenêtre est neuve, donnant sur la cour, en bon bon état, avec une espagnolette en bois. La porte est pleine avec guichet, les murs sont tapissés avec papier à dessins bleus, petit cabinet et garde robe, leur porte en bois blanc peint en gris, deux pentures à gonds, une olive en fer, le tout est en bon état. Les murs blanchis, menuiseries marbrées , la peinture est en bon état. Mauvais pavé en brique au foyer. Boiserie peint en gris, en bon état. Deux portes, une serrure, six pentures. Le tout en bon état est réclamé par M Capitaine
Cabinet au dessus du bureau
Vieille porte en chêne, avec penture & targettes, fenêtre prenant sur la rue, au couchant avec targettes en bois. Escalier montant au premier, en bon état et en vieux bois de chêne, éclairé par une fenêtre donnant également sur la rue au couchant, en bon état & avec une espagnolette en bois
Les augets en bois de la roue hydraulique ont été remplacés par des augets en tôle, mais la majorité des engrenages sont toujours en bois avec des dents qui s'usent et se cassent régulièrement.
Les soies de la bluterie sont signalées « en mauvais état par suite d’usure », ce qui a dû influencer la qualité et le rendement de la farine.
Entre 1866 et 1875 , le moulin montre les marques de l’usure. Les descriptions insistent sur les réparations à effectuer, les carreaux cassés, les engrenages partiellement usés, les courroies fatiguées et les planchers à reprendre.
Le cellier illustre bien le vieillissement structurel constaté en 1875 : " L'escalier au lieu de huit marches n'en a plus que sept, la dernière qui était en bois blanc est pourrie et sera remplacée par le propriétaire par une en pierre...... pavé auquel il manque deux à trois briques. Un soliveau pourri est soutenu par un étai, plusieurs autres soliveaux menacent de pourrir "
Les vannes et éléments externes restent dans un état jugé critique : le pont du moulin, les vannages et la ventillerie font l’objet de réparations et renforcements réguliers.
1875 : "Le pont est en très mauvais état, il demeure à la charge du propriétaire. Les vannages sont en pierre en bon état avec deux mouvement pour lever les vannes, le mouvement de la première vanne du côté du moulin doit être en entier remplacée par le fermier sortant, la première vanne du côté du déversoir est toute neuve, les deux autres sont assez bonnes. Les hausses sont fort mauvaises et seront refaites par le propriétaire, le chapeau des vannes est déjà en mauvais état, ...... le bac de la roue et en mauvais état. "

Vers une reconversion
De 1839 à 1884, le moulin de Lalobbe est passé d’un établissement artisanal bien tenu à une petite unité industrielle, adaptée aux exigences croissantes de production tout en restant contrainte par l’usure, l’eau et le bois. Le moulin demeure vivant et actif ; il évolue par des rénovations successives, des réaménagements intérieurs et des modernisations techniques participant ainsi au maintien et au développement de l’économie locale.
Mais depuis le milieu du XIXᵉ siècle, les petits moulins à farine doivent faire face aux effets de l’industrialisation : les grandes minoteries, équipées de la vapeur puis de machines modernes, produisent plus vite, à moindre coût et avec une qualité de farine plus régulière. Les innovations techniques rendent les moulins traditionnels obsolètes, tandis que les contraintes réglementaires sur l’usage de l’eau et l’entretien des ouvrages hydrauliques alourdissent leurs charges. Incapables d’investir ou de rivaliser, de nombreux moulins cessent progressivement de tourner ou se reconvertissent vers d'autres activités telles les moulins à couleur ou les moulins à phosphates (voir publications sur le sujet)



