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Le préciput du moulin : chronique d’un droit oublié


L’histoire du moulin de Lalobbe ne se résume pas à sa roue et à ses meules : elle cache un droit ancien et étonnant, le préciput, survivance du Moyen Âge qui a traversé les siècles comme un fil invisible.


Tout commence en 1205, quand le seigneur local reconnaît que l’abbaye de Signy a droit à un tribut régulier : quelques deniers, des poules et du blé provenant du moulin. Pendant des siècles, ces redevances sont confirmées par les tribunaux, symbole du pouvoir de l’abbaye sur la vallée.


Mais en 1575, coup de théâtre : pour renflouer ses caisses, le roi vend les droits de l’abbaye à un seigneur laïque, le sieur d'Averhoult. Le moulin reste le même, mais les revenus qui en proviennent deviennent un préciput, un droit réservé, séparé de la propriété. Ainsi, le moulin pouvait changer de main, mais pas les revenus qu’il devait verser !


Au début du XVIIIᵉ siècle, l’abbaye profite d’une loi royale pour racheter ce qui lui avait été enlevé. Après avoir payé plus de 3 000 livres, les moines récupèrent leurs anciens droits.


La seigneurie de Lalobbe est à nouveau vendue en 1719, mais les héritiers prennent soin d’exclure les rentes du moulin de la vente : le préciput reste à part, précieux et intouchable.


L’affaire n’est pourtant pas close : un long procès oppose l’abbaye aux autorités royales.


Après plus de dix ans de procédures, un jugement de 1741 donne définitivement raison aux moines. Ils retrouvent leurs rentes annuelles :

  • 80 poules,

  • 3 livres 10 sols à percevoir sur les maisons de la rue de Signy

  • et un setier de blé à prendre sur le moulin.


BNF, département Manuscrits, Latin 9333, fol. 63
BNF, département Manuscrits, Latin 9333, fol. 63

Quelques décennies plus tard, en 1762, l’abbaye transforme ces anciens droits féodaux en une rente fixe : chaque année, le moulin doit désormais fournir sept setiers de froment.


Malgré la Révolution, cette rente ne disparaît pas. Considérée comme une charge foncière, elle continue d’être réclamée tout au long du XIXᵉ siècle.


Au fil des ventes, des successions et des partages, un point ne change jamais : quiconque possède le moulin doit payer la rente du préciput.


Encore en 1905, lors de la mise en adjudication, elle est mentionnée comme une charge perpétuelle, évaluée à 1 200 francs.




Ainsi, pendant près de huit cents ans, du Moyen Âge à l’aube du XXᵉ siècle, le préciput du moulin de Lalobbe est resté une obligation incontournable. Une trace tenace du monde féodal, inscrite dans la pierre du moulin et dans la mémoire du village.

 
 
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