Marie Louise Peltier, la veuve du meunier de Lalobbe
- catherinepaulus
- 7 févr.
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Marie Louise Peltier, originaire de Gauditout, fille unique du maréchal-ferrant Charles Joseph et de Henriette Doyen épouse en 1850, Etienne Philogène Tinois originaire d'Herbigny ; il est le descendant d'une lignée de meuniers. Marie Louise apporte en dot une somme de 3000 francs que ses parents lui ont généreusement constituée. Trois filles naîtront de cette union.
Philogène Tinois exploite alors le moulin d’Herbigny et ses dépendances. Il en est le propriétaire, mais cette propriété est grevée d’une dette de 11 000 francs dûe à ses frères et soeurs.
En 1866, la famille décide de mettre en location le moulin d’Herbigny et de s’installer à Lalobbe pour prendre en bail le moulin et le corps de ferme appartenant à Mr et Me Deslyons. Le 9 février 1866, Philogène signe un bail de 9 ans pour un fermage annuel de 2335 francs et en mars de la même année, met en location son moulin d’Herbigny pour une durée de 9 ans moyennant un loyer annuel de 1000 francs.

Mais à peine 18 mois plus tard, Philogène décède des suite de maladie, laissant derrière lui, une veuve, Marie Louise Peltier, 45 ans et trois jeunes filles à peine sortie de l’enfance, Marie Adelaïde, 16 ans, Henriette Rosa, 15 ans, et Marie Elisa, 13 ans.
L'inventaire après décès
Quelques semaines plus tard, le 30 août, dès 7 heures du matin, sous la direction du notaire de Wasigny, Maître Cailteaux et en présence de Marie Louise et de Jean François Xavier Martin, meunier à Aubigny, oncle par alliance et subrogé tuteur des jeunes filles, on procède à l’inventaire des biens du défunt. Chaque objet, de la bassinoire en cuivre aux simples torchons, est désigné, décrit, estimé.
Le notaire pousse la porte de la cuisine, tout y est encore en place : Une paire de chenets, une crémaillère, un canon de feu(*), une pelle et des pincettes en fer noirci par les flammes encadrent l’âtre. Une horloge en chêne trône parmi les ustensiles. Elle vaut à elle seule 25 francs, une "petite fortune" pour un objet qui rythme les journées de travail et les repas. Près de l’âtre, un fusil double est accroché au mur, rappelant que la chasse complétait parfois les repas ou protégeait la maison.
(*) Canon de feu : Il s’agit d’un cylindre métallique (souvent en cuivre ou en fer étamé), utilisé pour cuire ou réchauffer des aliments directement dans les braises ou près du feu. On y plaçait des plats (comme des pâtés, des viandes ou des légumes) pour les cuire lentement, en les exposant à la chaleur des braises ou des flammes. Il pouvait aussi servir à préparer des desserts, comme des gâteaux ou des crèmes, en les protégeant de la fumée tout en les soumettant à une chaleur uniforme. Généralement cylindrique, avec un couvercle et parfois une poignée pour le manipuler facilement
Autour de la table en chêne, six chaises de paille attendent les convives, l’éclairage est dispensé par quatre lampes (à huile ?).
Dans un coin de la cuisine, l’alcôve (renfoncement peu profond) est garnie de : « une paillasse, une autre, deux lits de plumes, deux traversins, deux oreillers, une couverture piquée déjà vieille, un édredon, les rideaux d'alcôve et leur grâce ».

Le soir, on tirait des rideaux épais (en toile ou en coton) suspendus à une tringle en bois ou en fer ("leur grâce")pour créer un espace clos, protégeant les dormeurs des regards et du froid. Et le matin, on les ouvrait pour aérer et intégrer le lit à la vie de la pièce.
Derrière la cuisine, une petite pièce, éclairée par une lampe à modérateur(*), et sa suspension abrite une table ronde en chêne, quatre chaises et une armoire portative. C’est là que l’on range la vaisselle de réception, les verres en cristal et les assiettes en faïence -"dix bouteilles, trente neuf assiettes en faïence, trois plats, un soupière, deux saladiers, deux autres assiettes, un seau, sept coquetiers, quatorze pots à confiture en verre, deux salières, douze verres dont dix en cristal, douze verres à pied en verre, douze couteaux de table dans leur boite"-

(*) La lampe à modérateur est un type de lampe à huile perfectionnée, très en vogue au 19ᵉ siècle, utilisée pour l’éclairage domestique bourgeois ou rural aisé. Elle possède un réservoir, une mèche et surtout un dispositif régulateur (le « modérateur ») qui maintient une alimentation régulière en huile, donnant une flamme plus stable et plus lumineuse que les simples lampes ou chandelles.
Dans une autre pièce également attenante à la cuisine, une couchette en chêne garnie de deux paillasses avec deux lits de plume et deux traversins, un oreiller, une couverture en laine et un édredon ainsi qu'une armoire buffet dominent l’espace. Cette dernière, massive et en chêne, est le meuble le plus précieux de la maison. Elle abrite sans doute les affaires les plus précieuses : le linge de fête, les papiers importants, ou les souvenirs de famille.
Des objets du quotidien ou réservés à des usages particuliers encombrent ces deux pièce tels un réchaud, un bassin, une seringue, un chauffoir(*).

(*) Une seringue : Il s’agit en général d'une "seringue à clystère" souvent présente dans les maisons au 18ᵉ–19ᵉ siècle. C’est une seringue à lavement, pratique thérapeutique très répandue à l’époque.
(*) Chauffoir : chaufferette ou chauffe-pieds Boîte au couvercle ajouré dans laquelle on mettait de la braise pour se tenir les pieds au chaud
En montant l’escalier, on traverse deux chambres. Les lits de plumes, les paillasses, les édredons fatigués témoignent d’un confort modeste mais recherché.
L’inventaire de la maison se termine par le linge. Dans les armoires, le notaire sort et compte les draps, les serviettes, les nappes, les taies d’oreiller, les torchons, les essuie-mains, les tabliers de cuisine, les rideaux.
Extrait de l' inventaire après décès
Vingt cinq paires de draps estimés deux cent vingt francs
Un drap estimé trois francs
Quarante deux serviettes de toilette et de table estimées quarante deux francs
Quatre nappes estimées seize francs
Vingt quatre torchons estimés quatre francs
Trente huit taies à oreiller et à traversin, estimées cinquante sept francs
Une paire de draps d'écurie estimée quatre francs
Trente sept essuie mains tournant(?) estimés trente francs
Trois tabliers de cuisine estimés un franc cinquante centimes
Des rideaux de lits en coton rouge, rayé, estimés quatre francs
Un rideau de ..... en couleurs estimé cinquante centimes
La pile de chemises d’homme, soigneusement rangées, raconte la régularité de la vie du meunier, ses journées au moulin, ses dimanches à l’église. On détaille les habits de drap noir, le paletot gris, le chapeau de soie, les bottes, jusqu’aux sabots de travail.
Extrait de l' inventaire après décès
Soixante seize chemises d'homme estimées deux cent trois francs
Cinq bonnets de coton estimés deux francs cinquante centimes
Douze mouchoirs de poche de couleur estimés trois francs
Un gilet de drap noir, un pantalon de drap noir, un habit, un paletot gris, une veste grise en drap, un pantalon en drap gris, un autre avec une paire de bretelles, un gilet en piqué, un sarrau neuf, une veste de travail, un pantalon en drap, un mauvais sarrau, un autre gilet en velours noirs, le tout estimé cinquante francs
Un chapeau en soie, deux cravates en soie, deux casquettes, une paire de bottes, une paire de mules, quelque paire de mauvaises chaussettes, une paire de sabots estimés huit francs
Deux vieux pantalons de travail ,un autre blanc, estimés un franc cinquante centimes
Les vêtements de la veuve, eux, ne seront pas listés : ils lui sont laissés, comme l’ultime respect dû à celle qui reste.
En sortant du logis, le cortège s’avance vers le cœur de l’activité : le moulin. Là, c’est un autre monde qui s’ouvre, celui du travail et du bruit. Les balances, les bascules, les marteaux à meule, les scies, le régulateur, tout l’outillage du meunier est passé en revue. Les sacs de blé, les doubles décalitres de seigle, les tas de farine blanche en disent long sur les jours de labeur et les nuits passées à surveiller la roue. Le moulin est une entreprise dont on calcule la valeur, grain par grain, outil par outil.
Puis on se dirige vers les écuries : quatre chevaux dotés de harnais complets sont destinés au transport du grain et aux travaux des champs : un cheval hongre et trois juments chacune ayant son prénom dont une est accompagnée de son petit poulain. Dans l’étable, la vache pie rouge, la petite génisse assurent le lait, tandis que la bergerie compte plus de vingt brebis et la porcherie cinq porcs prêts à l’engraissement.
Extrait de l'inventaire après décès
Dans l'écurie à chevaux
Un harnais complet de quatre chevaux estimé quatre vingt francs
Une culière, une dossière, une ventrière, une autre vieille culière, un bassat? estimés quarante francs
Une jument gris fer appelée Cocote agée de six ans et son poulain agé de quatre mois estimés quatre cent francs
Un cheval hongre gris rouan, agé de six ans, estimé quatre cent cinquante francs
Une jument grise agée de quatre ans appelée Lisette, estimée cinq cent trente francs
Une jument blanche hors d'age appelée Grisette, estimée cent cinquante francs
Une paillasse dans le lit d'écurie, (à usage du commis de ferme), un lit de plume, un traversin, une mauvaise couverture estimés vingt francs
Dans l'étable
Une vache pie rouge estimée avec une petite génisse quatre cent cinquante francs
Un bac en pierre estimée avec une masse cinq francs
Dans la Bergerie
Vingt deux brebis et deux agneaux blancs estimé six cent cinquante francs
Les crèches et les bacs estimés douze francs
Un tonneau, une mauvaise armoire estimés deux francs
Dans la porcherie
Cinq porcs estimés trois cent francs
Dans la cour, une importante basse-cour, peuplée de poules, chapons, oies et canards caquète au milieu du matériel agricole entreposé là.
Extrait de l'inventaire après décès
Quarante poules & coqs estimés cinquante francs
Neuf chapons estimés vingt deux francs cinquante centimes
Quatre oies estimées seize francs
Dix canards estimés vingt francs
Une charrette gerbière avec roues à larges jantes, estimée cent cinquante francs
Une voiture de meunier avec roues à jantes étroites estimée soixante dix francs
Une charrue et une touraude (ancienne charrue en bois) estimées avec leurs attelages estimés cent cinquante francs
Un extirpateur estimé cent vingt francs
Un tombereau sans roues estimé dix francs
Un roule et ses accessoires estimé soixante francs
Une carriole se trouvant à raccommoder chez M. Magin Liegard, bourrelier à Wasigny, pour mémoire
Dans les bâtiments agricoles — grange, pressoir, fournil, cellier — des tas de foin impressionnants, des gerbes de blé, du cidre en fûts, des outils de culture et de récolte. Le pressoir à lui seul, estimé à une somme élevée, rappelle que l’exploitation ne se limite pas aux céréales.
Extrait de l'inventaire après décès
Dans un bâtiment nature de pressoir
Un moulin à vanner estimé vingt francs
Une herse à dents de fer, deux en bois estimées vingt francs
Un pressoir, ses cuves et accessoires, estimé six cent francs
Deux tonneaux, deux caques estimés sept francs
Une broie(*), deux haches, six coins en fer, estimés à quatre francs
(*) La broye, ou brisoir, est un outil traditionnel servant à broyer et assouplir le lin et le chanvre. Composée de lames de bois articulées appelées « mâchoires », elle permet, par des coups répétés, d’écraser les tiges afin de transformer le lin en filasse prête à être travaillée.
Dans la grange
Un couvercle de voiture de meunier(*), un gite de charrettes estimés vingt francs
Trois cent onze douzaine de blé estimé avec un petit lot de paille quinze cent cinquante cinq francs
Un tas de foin pesant environ quinze mille kilogrammes estimés six cent francs
(*) Une « voiture de meunier » est un chariot ou une charrette utilisée par les meuniers pour transporter des sacs de grain (blé, seigle, etc.) entre les champs et le moulin. Le « couvercle » est une pièce en bois ou en toile, parfois renforcée, qui protégeait la charge (le grain) des intempéries pendant le transport.
Dans un espace de grange près le jardin du château de Lalobbe
Un tas de foin et dravière(*) estimé trois cents francs
(*) Dravière : fourrage à base de graminées et de légumineuses.
L’année agricole continue son cours, mais désormais, la récolte sera celle des héritiers. Les récoltes de céréales ne sont pas encore terminées.
Extrait de l'inventaire après décès
Mr Tinois avait cultivé et ensemencé plusieurs terres en mars appartenant à son beau père, attendu qu'il avait l'intention de les prendre à bail, mais la maladie de M Tinois suivie de son décès a rompu ce projet de bail et de convention avec M Peltier. Il a été arrêté que les époux Tinois auraient la récolte de trois pièces d'avoine et de fève.
Les fruits pendent encore aux arbres, sur la terre du Calvaire, le Pré aux Oies, le Grand Clos et on en estime la valeur avant même la cueillette à un peu plus de 700 francs.
Puis vient le tour des papiers, le contrat de mariage ressort d’un dossier jauni : on y lit les promesses d’antan, la dot de la jeune épouse, les biens que le mari apportait, les dettes déjà lourdes qui pesaient sur le moulin d’Herbigny, les baux des moulins, les polices d’assurance, les obligations, les registres de comptes qui dévoilent une existence partagée entre l’espoir de bâtir une fortune et la nécessité constante d’emprunter, de rembourser, de tenir tête aux échéances. Au fil des pages, les créances se multiplient, les débiteurs se succèdent, mais les dettes l’emportent.
En fin de journée, les chiffres tombent, la valeur des biens mobiliers et des stocks dépasse 11 000 francs, une somme considérable, reflet d’une exploitation prospère et bien équipée. Pourtant, ce patrimoine s’accompagne d’un endettement élevé 15 000 francs, qui pèse lourdement sur la succession : les emprunts, les fermages, les gages dûs aux deux domestiques, Auguste Piraux et Nicolas Honoré Guillemin, les avances et frais médicaux.
Extrait de l'inventaire après décès
Frais funéraires et de dernière maladie
Mad Veuve Tinois déclare ici qu'il est réclamé pour les frais de dernière maladie et les frais funéraires de son mari
à M le Docteur Labesse de Rethel 30 frs
à M Minguet, médecin à Signy 300 frs
à M Constant médecin à Saulces 10 frs
à M le Docteur AmStein de Mézières pour un voyage 60 frs
à M le Curé pour le service 31 francs
à M Casseleux pour luminaire et fournitures de viante 99 frs
au fossoyeur pour mémoire
au menuisier pour le cercueil pour mémoire
Total sauf mémoire 530 fr
Ainsi, cet inventaire nous dessine le portrait d’un meunier entreprenant, à la tête de deux moulins et d’une ferme complète et productive, travaillant la terre, élevant du bétail, multipliant les affaires, vivant dans une maison bien pourvue, mais engagé dans un système économique où le crédit est omniprésent. L’inventaire ne décrit pas seulement des objets : il raconte la vie d’un homme et d’une famille, ancrés dans le travail quotidien et les équilibres fragiles de la ruralité ardennaise du XIXᵉ siècle.
Le moulin de Lalobbe continuera sans doute de tourner, d’autres sacs de blé passeront sous la meule, mais pour la famille Tinois, un chapitre est clos. La veuve Tinois, qui accepte la garde des objets, des bêtes et des papiers, reste seule avec ses trois jeunes filles, héritières d’un patrimoine incertain.
Si vous voulez en savoir plus sur la vie de Marie Louise et de ses trois filles, clic sur l'article ci-dessous




