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Le Moulin qui parlait à la Vaux

Dernière mise à jour : 11 janv.


« Je suis le moulin de Lalobbe… et voici mon histoire »


On m’a oublié, aujourd’hui. Je ne fais plus partie du paysage : rien ne reste de mes murs, ni du cliquetis de mes roues. Pourtant… pendant plus de huit siècles, j’ai vibré au rythme de la Vaux. J’ai vu défiler des seigneurs, des moines, des meuniers, des paysans chargés de sacs de blé. J’ai nourri un village entier.


Je suis né au Moyen Âge, et mes premières traces dorment encore dans les cartulaires des abbayes de Signy et de Laon. En 1155, déjà, on parlait de moi ! Un seigneur, Wiard de Sery, offrait ses terres – dont moi, le moulin – aux moines de Signy.


Cartulaire de l'Abbaye de Signy du 14ème siècle
Cartulaire de l'Abbaye de Signy du 14ème siècle

Pendant des siècles, j’ai été moulin banal, propriété du seigneur. On devait venir moudre chez moi, nulle part ailleurs. Oh, j’en ai entendu, des plaintes ! Et j’en ai vu, des tricheries…


En 1525, même un cheval chargé de farine fut saisi parce que son maître avait osé aller moudre à Signy. Les hommes se querellaient pour moi, preuve que j’étais important.



J’ai vu des moines défendre leurs droits, des meuniers trembler devant la justice et écoper d'amende.


En 1543, le pauvre Geoffroi Le Fèvre fut condamné : six ans de blé impayé. J’ai encore en mémoire son regard inquiet.




À d’autres époques, je changeais de mains, de maîtres, de loyers… Certains, comme Jean Suan en 1673, vivaient entre mes murs avec ambition ; d’autres, comme Nicolas Deschamps, y pleuraient la perte d’un enfant.




« Le 8 9bre 1739 est décédé au moulin de la Lobbe Armand Dechamp fils de Nicolas Dechamp meunier dudit lieu, et de Marie Anne Bonnet ses pere et mere légitimes, agé de trois ans. Lequel nous avons inhumé dans le cimetierre de cette eglise en presence de son pere et des temoins soussigné les jour et an cy dessus »


On m’a réparé, reconstruit, restauré. En 1722, on m’a littéralement jeté à terre pour me rebâtir en pierre : j’étais trop vieux, trop fragile, avec mes trois planchers superposés et mes poutres vermoulues.


Ma force hydraulique était telle, qu'on m'a adjoint en 1783, une foulerie à draps et étoffes (*). J'entends encore les coups des pilons qui frappaient les tissus placés dans la pile (cavité creusée dans une massive pièce de bois).

(*) Foulerie ou moulin à foulons : voir explications ci-dessous


Moulin à foulon  avec arbre à cames
Moulin à foulon avec arbre à cames

Quelques précisions sur le moulin à foulon

Une foulerie (ou "moulin à foulon") est un atelier spécialisé dans le traitement des tissus en laine ou en coton après leur tissage. Fouler des draps consistait en les dégraisser puis à les feutrer pour les rendre plus doux et plus souples.

Pour cela, on plaçait l'étoffe dans une auge remplie d'eau et de terre glaise (dégraissage), puis elle était frappée successivement par trois paires de pilons mus par la force hydraulique ( foulage). Le foulage terminé, la pièce d'étoffe était sortie , lavée à grande eau, séchée, puis repliée soigneusement.



J’ai souffert aussi. En 1742, les maîtres de forge du Hurtault détruisirent mon écluse sans prévenir : les eaux furieuses me ravagèrent de fond en comble.


D’autres années, ce furent les crues de la Vaux qui me réduisirent au silence, emportant mes fondations.


Mais j’ai aussi été témoin de drames humains, ceux qui ne laissent personne indemne.


En 1740, j’ai vu le corps de Françoise Doyen, pauvre épouse d’un voiturier, être repêché à quelques pas de mes écluses. Je me souviens du silence lourd des villageois, des chirurgiens jurés, jurant de dire vrai, de l’officier qui notait chaque détail pour attester qu’il s’agissait bien d’un accident. J’aurais voulu pouvoir la retenir, mais mes eaux n’obéissent à personne.


En 1825, ce fut le petit Antoine Eugène Baudoin, huit ans à peine. Tombé dans mon bief. Le maire, son père, les témoins… tous ont dû signer l’acte. Ce jour-là, mes eaux ont semblé plus lourdes que d’habitude.


D’autres noyades, d’autres sauvetages, ont ponctué mon existence. Je n’ai pas seulement broyé du grain. J’ai parfois broyé des destins.


Les meuniers : ma grande famille


Des dizaines de meuniers ont vécu sous mon toit, du XVIᵉ au XIXᵉ siècle : Geoffroy Lefèvre, Jean Suan, Nicolas Liénard, François Chantraine(*), Jacques Leclerc, Nicolas Deschamps, Jean-Baptiste Broyer, Charles Méchin, Charles Poussart, les Chatelain père et fils, Nicolas Waflard, Simon Deligny, Hyppollite Capitaine, Etienne Phylogène Tinois, Félicien Gilliard, les frères Arbonville Victor et Adolphe, Joseph Hubaille…


(*) Un de mes ancêtres, peut-être parmi ces meuniers figure un de vos lointains aïeuls....



Certains m’ont aimé, d’autres m’ont maudit. On a même essayé de m'incendier en 1885. Beaucoup ont vu naître ou mourir des enfants entre mes murs. Tous m’ont fait tourner.


Je n’étais pas seulement un outil : j’étais une maison, un gagne-pain, une promesse de revenus, parfois un fardeau. On me réparait, on me louait, on me négociait comme un trésor. On payait mon loyer en argent, en grains, en chapons, en cochons de lait, en corvées… Oui, j’ai tout vu passer.


La fin d’un vieux moulin


Puis vint la modernité et le temps des grandes transformations. Après la Révolution, j’appartenais encore aux propriétaires du château.


Au XIXᵉ siècle, de nouveaux maîtres, de nouvelles industries me convoitèrent. On me loua quelques années comme moulin à couleurs, puis j'ai, vraisemblablement, moulu des "coquins" de phosphate.


Le Petit Ardennais 01/10/1886
Le Petit Ardennais 01/10/1886

On me vendit, on me revendit, jusqu’à ce qu’une société moderne me transforme en usine électrique, moi, l’ancien moulin banal du Moyen Âge ! Je créais de la lumière là où j’avais longtemps fabriqué de la farine.


Le Petit Ardennais 09/08/1903
Le Petit Ardennais 09/08/1903

Carte postale en ligne sur le site des AD08
Carte postale en ligne sur le site des AD08

Mais en 1953, ma route s’arrêta. L'EDF, mon nouveau propriétaire après la nationalisation des petites sociétés électriques, me rasa. Sans cérémonie, sans nostalgie. Comme si huit cents ans de service ne pesaient pas plus qu’une vieille poutre.


Et pourtant, avant de disparaître, j’ai connu un dernier éclat de joie.


C’était dans les années d’après-guerre, lors de la fête patronale où la pluie s'était invitée. Ce jour-là, André Piermée – le forain qui animait la fête – ouvrit en grand mes portes fatiguées. Alors, pour la première fois depuis longtemps, mes vieux planchers se mirent à vibrer… non plus sous le poids des sacs de blé, mais sous les pas légers de toute la jeunesse de Lalobbe. On dansa, on chanta, on ria jusqu’à en faire trembler mes poutres. Je crois que je n’ai jamais été aussi vivant que ce jour-là.. (A partir d'une anecdote rapportée par ma mère Pâquerette Louis)


Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un souvenir, une rue porte mon nom.


Extrait de Google maps
Extrait de Google maps

Pour en savoir plus sur le moulin de Lalobbe, découvrez d'autres publications :














Les illustrations sont extraites d'enluminures : Le roman d’Alexandre. Université d’Oxford, 264 Fol 81r - la Vie du bienheureux Henri Suso Bibliothèque nationale et universitaire, MS.2.929 - Martyrologe-obituaire de l'abbaye Notre-Dame des Prés de Douai Valenciennes, Bibliothèque municipale, Ms. 838

 
 
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